La foi et la fin.

Avis sur Sur le chemin de la rédemption

Avatar Peachfuzz
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Nouvelle réalisation du scénariste de Raging Bull et Taxi Driver, First Reformed relate l’introspection d’un révérend du nom d’Ernst Toller [Ethan Hawke], mentalement torturé, physiquement malade, au beau milieu d’une existence jusqu’alors régie par la voie divine. Rempart solitaire d’une paisible église réformiste célébrant ses 250 ans d’existence, il est le tout dernier gardien d’un lieu dépassé, devenu l’attraction touristique rupestre au profit d’une structure monolithique, ostentatoire et écrasante : Abundant Life. Un matin après l’office, le révérend se voit demander de l’aide par une fidèle à propos de son mari, un activiste environnementaliste broyé par la noirceur humaine et son action dévastatrice sur la Terre. Face à l’angoisse d’une prise de conscience radicale, l’homme de foi se retrouve étouffé entre le poids de la responsabilité de l’Homme et le désespoir d’un cauchemar annoncé pour les milliards qui nous succèderont. Le père Toller retrouve alors conscience et liberté, pour une remise en perspective totale des préceptes moraux obsolètes d’une Église corrompue et aveuglée, et une rédemption à la violence symbolique et intime absolue.

Je devance l'aurore et je crie.

Au-delà même de son scénario, First Reformed dresse le destin fataliste d’un homme voué à honorer la morale biblique et la volonté de Dieu jusqu’à son essence-même. Ainsi le film se double d’une étude passionnante de nos faiblesses, et de la force du doute dans l’ébranlement de nos convictions les plus ancrées. L’espoir s’y consume à petit feu, tandis que la foi chancelle au glas de la raison. De ce socle archaïque - Dieu n’est qu’amour, écoute et pardon, tout comme le révérend jusqu’alors – le film pose une question fondamentale : qu’en est-il lorsque l’on détruit la plus belle de ses créations, à savoir la Terre ? Et surtout : à quel moment passer à l’action, et allumer le feu qui annihilera tout ce mal qui semble inhérent à notre humanité ? Les réponses distillées par le film, que nous ne révélerons pas ici, font l’état d’une mesure double, violente et poétique, qui dresse un constat de beauté assez inhérent au drame des plus introspectifs.

First Reformed est une méditation silencieuse à la photographie froide, cadrée et bleutée. Son pilier : l’impérial Ethan Hawke, dont le col autrefois béni agit comme le collier trop serré d’un chien ayant soudain retrouvé toute sa sauvagerie. En lui est plantée la graine d’un germe qui ne cessera de grandir, pour finalement se nourrir de sa chrysalide éreintée pour mieux éclore dans la folie de sa démesure. Il est alors question d’interroger la mission éducative des institutions morales, qui se meurent dans les questionnements tandis que leurs représentants – jadis calmes – s’improvisent arbitres du bon, et contrepoids du marasme ambiant, de la survie, de notre flottement à tous dans un chaos ayant aujourd’hui atteint son paroxysme. Paul Schrader, dans cette exploration similaire - quoique vulgaire - à celle de Taxi Driver, s’affirme ainsi comme l’une des voix les plus singulières et réflexives du cinéma contemporain, poussant son personnage comme son spectateur à s’interroger sur sa propre culpabilité face au mur d’évidences soulevé par l’évidence d’une philosophie cristalline, et implacable.

Enfer chrétien, du feu.

Face à l’indicible et l’incompréhensible, la compassion naturelle et la sagesse lettrée du révérend se métamorphosent en isolement, en rage et en révolte ; elles en font alors le néo-prophète d’une apocalypse annoncée, d’une tristesse et d’une bêtise sans le moindre équivalent dans notre histoire. En effet, que penser de ces non-dits, tout ce temps, de ces silences et de la simple occurrence de tous ces malheurs, en dépit de tous ces avertissements aux allures parfois surnaturelles? Face à la foudre des désastres naturels, au catastrophisme justifié des scientifiques, à la détresse des lanceurs d’alertes, comment continuer à détourner le regard, et à croire en un possible pardon lors du jugement dernier ? Se pose alors une question, cruciale dans la quête de sens du révérend : vaut-il mieux d’un monde gouverné par la cupidité ou simplement guidé par l’ordre des choses et la volonté de leur harmonie ? En d’autres termes, vaut-il mieux se soumettre au règne de ceux qui se limitent à leur minable intérêt personnel, ou tout sacrifier pour enfin se libérer de cette illumination nauséabonde et sans retour ?

Les 71 ans du cinéaste pèsent lourdement sur ce métrage austère, mais accessible dans le discernement et la poésie qu’il convoque. Tout le miracle d’un mélodrame lent, exempt de toute explosion récusable, et minutieusement rythmé par une ribambelle de métaphores sans équivoque. Paul Schrader y fige le paradoxe de nos êtres en sublimant la difficulté de la condition humaine, tout en nous tourmentant au fil d’une œuvre viscérale, grave, choquante et clairvoyante qui, par la pesanteur de ses images, réveille en nous des luttes et des feux dont nous ne savons pas toujours quoi faire. En résulte une élévation précieuse des dialogues écologique et spirituel, à la lucidité aveuglante, au réalisme cinglant, comme un clin d’œil prémonitoire adressé à tous ces lendemains possibles, s’ils en sont.

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