Ne pas refaire les mêmes horreurs (1/2)

Avis sur Suspiria

Avatar Adam  Kesher
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On peut constater que la production hollywoodienne souffre d'une certaine redondance, depuis un moment. Cependant ce serait un raccourci de ne condamner que le remake et de dénigrer l'exercice par principe. Certes, certaines copies se contentent de moderniser l’œuvre originale -et donc la dévaloriser-. On peut cependant trouver d'intéressantes inspirations dans quelques remakes et regretter au contraire l'extrême banalité de certains films dits "originaux".
Non seulement reprendre des idées n'est pas nécessairement du vol mais ce peut être un art. Il s'agit de savoir les remanier et leur donner une signification nouvelle. C'est un des talents de Tarantino par exemple, qui le différencie d'un vulgaire plagiaire.
Le remake au cinéma à toute sa légitimité. Si la comparaison a ses limites, il est admis qu'un texte de théâtre est fait pour être adapté et rejoué infiniment. En musique on trouve de très grandes reprises. L'artiste est un recréateur. On ne part jamais d'une feuille blanche. On nourrit son œuvre de notre bagage personnel et culturel. A celui-ci il faudra ajouter celui du spectateur. Faire un remake c'est avant-tout spécifier ses références, il s'agit ensuite de ne pas se cacher derrière.
Ce nouveau SUSPIRIA n'est pas dénué de défauts mais il est plutôt de ces premiers exemples. Lucas Guadagnino fait des choix d'adaptation très forts et démontre ainsi la légitimité du remake. L'intention va beaucoup plus loin que le simple hommage. Il ne refait pas un film, il créé une œuvre à partir de ce qu'il a vu dans le cinéma de Dario Argento (entre autres).

La première note d'intentions qui nous est donnée est souvent le titre de l’œuvre. Dans cette vision de SUSPIRIA on entend clairement le soupir. Le soupir comme un grognement sourd qui en dit long sur la souffrance qui s'est installée dans l'école. Le soupir comme témoin de vies brûlantes. Le soupir comme expression du désir. Le soupir du spectateur éprouvé par cet atmosphère. Le montage son amplifie cette respiration haletante, accentuée par des coups et des craquements aussi très organiques.. Tout cela insinue un tranquille inconfort permanent. L'angoisse est différente dans le SUSPIRIA de Dario Argento, plus stridente et aiguë.

Du récit original, Lucas Guadagnino ne glane que quelques grandes lignes. Il s'intéresse aux ambitions artistiques de Susie Bannion pour en ressortir une certaine démence. Les exigences de Madame Blanc sont folles, la méfiance et la concurrence sont maîtresses dans l'académie. A l'instar de BLACK SWAN, le monde de la danse et ses aspirations tourne littéralement à l'horreur. Les deux films sont pour autant très différents.
Si on peut comparer l'évolution du personnage de Susie Bannion (Dakota Johnson) avec celui de Nina (Natalie Portman), on peut déceler une certaine naïveté chez cette dernière qui est bien moins évidente dans l'interprétation de Dakota Johnson. C'est d'ailleurs d'autant plus vrai si on fait un parallèle avec l’œuvre originale et le jeu de Jessica Harper, presque angélique. L'actrice remarquée dans la saga 50 NUANCES apparaît beaucoup plus avertie, bien moins sage. C'est là un exemple d'adaptation en phase avec son époque qui semble bien plus juste qu'un simple ajout de nouvelles technologies. Il ne suffit pas de transposer au contemporain un récit pour qu'il en soit plus actuel. CARRIE, LA VENGEANCE est un exemple typique. Cette adaptation de Kimberley Peirce n'apporte absolument rien au roman de King. Il y avait pourtant matière à développer les questions qu'il soulève en lien avec notre époque. L'insistance autour du contexte géopolitique allemand dans ce SUSPIRIA est pour le coup assez lourde et décalée.

En plus d'une large réécriture possible, chaque remake peut aussi trouver sa singularité dans la réalisation. Comme pour le spectacle vivant, les choix de mise en scène déterminent un point de vu personnel et ainsi le sens du film.
Le démarquage est très clair entre le SUSPIRIA de Lucas Guadignino et celui de Dario Argento.
On remarque assez vite que Susie n'arrive pas avec les mêmes bagages, autant qu'elle n'arrive pas du tout dans la même académie. Le rouge chatoyant a laissé place aux couleurs ternes Il n'y a plus de place pour l'euphorie. Cela avec la désimplication émotionnelle appelée par l'opiniâtreté artistique. Le casting – minutieusement constitué - joue avec beaucoup plus de flegme. Le montage du SUSPIRIA de Dario Argento était électrisant, celui de Lucas Guadagnino est bien plus lourd. Dans le rythme des scènes et du développement de l'intrigue on est tranquillement captivé, presque hypnotisé dans une ambiance pesante. L’accompagnement musical donne aussi un ton totalement différent de celui de John Carpenter. Ce dernier accentuait l'ambiance très électrique alors que Thom Yorke nous balade entre tension et douceur, une voix douce à l'oreille, parfait contre-point à l'horreur visuelle absolue.
La folie – déjà présente dans le film original – s'insinue progressivement pour totalement disjoncter. Le film en devient parfaitement déroutant. Cette démesure extrême qu'atteint le final arrive à nous placer dans l’œil ahurit du docteur qui pensait être averti de l'horreur qu'il allait trouver. L'épouvante insinuée prend corps littéralement.
A l'instar de THE HOUSE THAT JACK BUILT la matière organique est manipulée, torturée. Par cette violence absolue s'exprime un lien terrible entre la déviance et l'art. Avec un style radicalement différent les deux œuvres questionnent notre rapport à la création comme catharsis. Elles incarnent une avidité croissante qui tourne au cauchemar, à la monstruosité.

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