Soupirs et tremblements.

Avis sur Suspiria

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En soit, l’idée d’un remake de « Suspiria » n’a rien de spécialement dérangeant. D’ailleurs, du film de Dario Argento, le dernier né de Luca Guadagnino ne partage quasiment que le titre, tout comme il semble radicalement différent — pour ne pas dire l’opposé — des deux précédentes œuvres du cinéaste, à savoir « A Bigger Splash » et « Call Me By Your Name ». Et à vrai dire, c’est même peut-être ça qui s’avère, justement, dérangeant. Si Guadagnino ne semble que superficiellement investie dans ce film, ce dernier dispose également d’une colonne vertébrale confuse sur fond de sorcellerie désincarnée. Mais le pire, c’est que « Suspiria » semble vouloir se donner l’attrait d’une légitimité culturelle, en adoptant notamment une esthétique Bahaus tout en soulignant de nombreuses références historiques. Quittant Fribourg pour le Berlin de la fin des années 1970, « Suspiria » s’inscrit dans une suite d’esbroufes jusqu’à en devenir un condensé « d’épouvante chic » dépourvu d’innocence, se complaisant dans un ésotérisme outrancier.

À l’image de Tilda Swinton campant ici deux personnages (Mme Blanc et un vieux psychiatre), peu de choses, dans « Suspiria », se justifient, et peu arrivent à une véritable finalité. Pourtant, une relecture « moderne » du grand classique de 1976 pouvait sembler excitante, exploitant une facette plus psychologique, voire sentimentale, du récit initial. Mais in fine, Guadagnino ne semble pas avoir résisté au piège du superflu. Comment cela a t-il pu arriver ? Tout simplement car, sur la simplicité enchanteresse du film de Dario Argento, Guadagnino a décidé d’adopter l’idée d’un film « sérieux », privilégiant la gravité et le premier degré. Le constat est sans appel : l’approche est louable, mais face à la maladresse du réalisateur, le résultat ne peut que prendre les contours d’un ersatz fumeux.

Et si le spectateur ne croit pas en la peur, il peut croire en une chose : la douleur. C’est à ce titre que « Suspiria » s’avère un film quasiment corporel : au travers des fulgurances gores, les corps se déconstruisent, et la danse, justement, est un prétexte de plus pour se faire mal, mais aussi pour faire mal. Et là, pas de doute, Guadagnino sait très bien faire, en invoquant ici comme dessein une alliance entre deux formes pures : l’horreur et la beauté. Mais peut-être a t-il sous-estimé l’exercice, puisqu’à l’image, ce capharnaüm délaisse ses enjeux dans une synthèse impénétrable. Car par dessus l’ébauche de lier l’horreur et la beauté via leur pureté, « Suspiria » adore se délecter de plusieurs sous-intrigues : le nazisme, la culpabilité allemande, la Guerre Froide, la bande à Baader, le mennonitisme… Cela commence à faire beaucoup, et on se demande même si Guadagnino, et son scénariste David Kajganich, ne sont pas en train de se méprendre entre richesse narrative et débordement culturel, privant le long-métrage de sa simplicité pour le surcharger d’artificialité. Autre chose que les deux gredins semblent avoir oublié : la série B. « Suspiria » se prend tellement au sérieux qu’il n’assume guère son appartenance au cinéma de genre, glissant dans un infernal cyclone synthétique.

Sombrant dans un maniérisme laborieux, « Suspiria » peine à trouver son expression, en s’embarquant dans un cahin-caha innommable tout en refusant obstinément de s’assumer comme ce qu’il est : un simple film d’épouvante, voulant tellement se rendre utile qu’il finit par se perdre dans sa propre inutilité, jusqu’à l’ennui. Une fantasmagorie amphigourique et préfabriquée, jusqu’à son climax, où, plus que jamais, la bande originale de Thom York s’utilise maladroitement, dans le royaume des vanités et du néant dément.

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