La dilution du sexe dans le puritanisme institutionnel

Avis sur Téhéran Tabou

Avatar Morrinson
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Sur le papier, c'est un film d'animation sur une ville, Téhéran, et le rapport de ses habitants aux nombreux interdits, aux prohibitions autant juridiques que morales qui quadrillent leur vie quotidienne. En pratique, c'est un regard étonnant sur toutes les petites combines trouvées par ces gens pour vivre, malgré tout, dans de telles conditions de censures drastiques. Tout est une question d’apparences. C’est le portrait d'une société totalement schizophrène : d'un côté les interdits religieux professés par tous les ayatollahs, officiels ou en embuscade, que l’on respecte voire relaye par servitude, et de l'autre autant de désirs de les transgresser dans le sexe, dans l'alcool ou dans la drogue avec tout ce que cela comporte de corruption nécessaire et de magouilles suffisantes pour les contourner.

Je suis encore étonné de l'effet produit par un tel film d'animation (ayant recours à la rotoscopie, comme avaient pu le faire Valse avec Bachir et A Scanner Darkly, avec à la clé un réalisme des traits saisissant), qui finalement ne semble pas tant éloigné du témoignage, certes indirect (le réalisateur, iranien, est exilé en Allemagne). L’évocation des aspirations des différents protagonistes est captivante, la quête de liberté et de bonheur dans un environnement aussi oppressant et répressif devenant au fil du film parfaitement logique et intelligible. C'est un portrait en creux, tout en lignes de fuite, de manière détournée : il montre beaucoup mais il n'a pas (ou pas souvent) la lourdeur des démonstrations appuyées. Il y a bien quelques répétitions d'images chocs qui peuvent finir par être poussives, quelques images un peu trop soulignées (le saut de l’ange final sous amphètes), mais cela n'entache en rien le constat, le bordel, le bouillonnement ainsi capté.

C'est drôle comme le sexe émerge de partout, dans tous les lieux, chez tous les personnages, dans toutes les situations. Il implique presque obligatoirement un contournement de la loi, il pousse à la créativité pour parvenir à ses fins et organise un réseau de doubles vies étonnant. L’austérité n’est qu’une façade. C'est un joli pied de nez à la vision occidentale un peu paternaliste qu'on peut avoir de ces sociétés... Une prostituée avec son gamin toujours près d'elle dans son travail, une jeune femme prête à accoucher mais toujours indécise, une fille qui a perdu sa virginité et "donc" son honneur, un DJ qui tente de créer et de diffuser ses œuvres : autant de trajectoires indépendantes pour le moins complexes qui finissent pas se croiser dans un scénario choral, à la noirceur mâtinée d’ironie. La liberté d’exister semble entravée à chaque coin de rue, la discrétion devenant une hygiène de vie aussi élémentaire que primordiale, comme un petit jeu aux règles tacites qui régirait en silence toute une société. Il y a quelque chose d'épuisant dans ce mode de vie sous la contrainte et cela devient progressivement palpable, surtout à la fin, dans la nécessaire et omniprésente dissimulation de presque tout aux yeux de presque tous, engendrant de fait des rapports de force asymétriques et des inégalités en cascade. La peinture de l'hypocrisie et de la contradiction inhérentes, constitutives de cette société, est globalement très réussie.

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