Naissance d'un père

Avis sur Tel père, tel fils

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Kore-eda illumine, films après films, l'enfance de par la douceur qu'il y injecte. Même quand les enfants sont démunis, inconnus, abandonnés (Nobody Knows), ou dans la violence de la séparation, et des utopies de retrouvailles qui en jaillissent (I Wish), ils restent des enfants à la fois matures et pétris d’innocence. Ici aussi les violentes séparations, les durs mots échangés, le sont en douceur. Aussi bien dans le couple, détruit par la nouvelle, lui qui passait son temps à être "bien sous tous rapports", que dans la relation parent-enfant, éventrée par ce lien du sang qui n'existe plus. Dès lors, tout aurait pu être faible dans ce film, de l'argument scénaristique: l'échange d'enfant, à la relation au père. Mais, comme toujours Kore-Eda s'en sort en prenant son temps. En sachant, surtout, capter, comme aucun autre, ce qui va faire le sel d'une histoire banale. Ici, il raconte, fait très rare au cinéma (de cette façon en tout cas), la relation au père. Et c'est l'un deux, qui naît sous nos yeux attendris : maladroit, obnubilé par la performance, soulagé qu'un enfant trop doux ("tout s'explique donc") ne soit pas le sien.

Dès lors, le film commence par se focaliser sur la famille plus aisée, qui habite un appartement froid, presque un hôtel, où la mère se consacre entièrement à son enfant, doucement, avec distance et amour sage. Elle cherche avant tout à protéger (ou surprotéger, c’est selon) le petit Keita, 6 ans, qui a déjà sur ses épaules les ambitions de son père : 30 minutes d’anglais par jour, de l’indépendance jusque dans son bain qu’il faut prendre seul, le piano auquel il faut jouer tous les jours même sans joie, pour être félicité par un père absent. Absent car il permet, par son travail, à d’autres de partager des moments avec leurs familles. C’est donc une famille unie mais bloquée par l’ambition d’un père bourreau de travail qui nous est d’abord présentée. Keita et ses grands yeux noirs est l’enfant unique, l’aspiration commune d’un père et d’une mère qui évitent de vivre trop, aseptisés par la ville. Quand ils apprennent que Keita n’est pas leur, la mère ne comprend pas comment il sera possible d’en aimer un autre, sans trahir celui qu’elle aima pendant 6 ans, sans concession, sans besoin de partager son sang. Le père en fait une mission. Dès lors, ses mots sont mal choisis, il fait de cette séparation future, une épreuve pour l’enfant. Et se i incapable d'expliquer à celui qui porte son sang, pourquoi il doit désormais l’appeler « père ».

Quand on rencontre la seconde famille, le contraste est saisissant, c’est un père qui campe et fait du cerf-volant, qui répare au lieu de racheter, qui se baigne avec ses enfants, les fait rire. Et s’implique. Oui, son enfant est turbulent, un peu moins performant que Keita, mais c’est un enfant qui ressentira, malgré le jeu, le manque de sa famille. C’est dans les rituels ou cycles répétitifs (et leurs variations) qui font la vie d’une famille que Kore-eda, comme chaque fois, trouve la force de ses films. Il peut, par-là, montrer des évolutions. Montrer comment, surtout, un homme, par des flashs qui le réveillent, se décide peut-être à quitter l’égoïsme, à laisser de côté son désir de performance, pour aller vers l’étreinte, vers l’amour. Et s’offrir comme père de cœur, pour que deux chemins divergents se rejoignent.

Il y a dans ce film deux familles qui s’opposent, sans que cela, jamais, ne tombe dans la caricature. Ce sont plutôt des moyens de faire naître un père, de lui offrir l’électrochoc qu’il attendait. Dès lors, chaque moment prend de l’importance, chaque plan prend son sens. Même les premières scènes du début qui présentaient une famille à priori idéale. Une famille à laquelle il ne manquait qu’un peu plus de sincérité, d’authenticité et de lâcher prise. C’est dans les épreuves qu’on renaît, dans l’apprentissage de la perte que l’on découvre que la douceur était précieuse, et que ces petits yeux noirs aimaient et captaient le visage d’un père endormi, qu’il fallait absolument réveiller.

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