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On qualifie souvent Christopher Nolan de « cinéaste concepteur », appellation galvaudée mais relativement véridique au regard de sa filmographie, jonchée de films aux trames obéissant à des diktats renversant l’ordre du monde, mettant en exergue une diégèse vouée aux inconscients des personnages. Mais depuis « The Dark Knight Rises », en 2012, le cinéaste n’a cessé de dériver vers une nouvelle optique : montrer plutôt que narrer. Si cette impression sautait aux yeux dans « Dunkerque », film sans aspiration autre que la survie des protagonistes, elle semble plus floue dans « Tenet », où le cinéaste semble vouloir en revenir à un récit d’espionnage informe façon « Inception », rampant au passage dans l’ombre cérémonieuse d’un James Bond. Soignant son gout du paradoxe (une voiture qui roule immobilisée, un bateau planant sur l’eau, une hypothermie due aux flammes…), Christopher Nolan creuse ainsi la temporalité de son récit sous le joug de la réversibilité de l’entropie. Pour faire plus bref, il s’agit là de l’histoire d’un espion marchant à reculons vers l’accomplissement de sa mission, à savoir le monde à l’envers. Ainsi, la balade que nous propose « Tenet » n’a rien de psychique, elle est totalement physique. Certes, c’est bien depuis l’aube du cinéma que celui-ci déconstruit la temporalité de l’image pour représenter une action à l’envers ; sauf qu’ici, l’inversion du temps se déroule sous l’appréhension physique des personnages, employant pour ce faire de colossaux exploits techniques.

Il n’est donc en rien question de dilatation du temps, mais plutôt « d’étau temporel », comme le film ne manque pas de le souligner. Et d’ailleurs, vous l’aurez remarqué, depuis le temps que dure votre lecture, nous avons plus parlé du concept du film que du film lui-même. Et là est le problème de « Tenet » : il se couvre quasi entièrement sous son concept ; et si de temps en temps il nous arrive d’apercevoir une main ou un pied sortant de la couette, on ne peut empêcher l’émergence d’une déception à partir du moment où l’on ne comprend même plus pourquoi on ne comprend pas ce que l’on n’a pas compris. Paradoxalement à un récit surchargé en complexité verbeuse, le film développe une histoire obséquieuse, dans le cadre de laquelle un espion anonyme (John David Washington) sauve le monde des griffes d’un grand méchant russe (encore, Kenneth Branagh !) tout en l’approchant par l’intermédiaire d’une femme fatale (Elizabeth Debicki). Entre ces lignes, « Tenet » essaie bien sûr d’attribuer une profondeur à ses personnages, notamment celui de la femme fatale, prisonnière de sa vie et attendant désespérément un billet retour pour retrouver son enfant, à l’instar d’un certain Cobb dans « Inception ». Bien sur les métaphores existent : ce méchant russe ultra-méchant au point de vouloir détruire l’humanité toute entière via son décès imminent n’est autre qu’un troublant symbole de notre propre monde courant à sa perte, mais ces résonances intimes et universelles sont bien vaines à coté des infrabasses émises par la bande originale rachitique de Ludwig Göranson, et Christopher Nolan s’en tient à une ébauche sans modestie. Alors certes, on se contente avec ravissement du spectacle : une guerre où les projectiles se génèrent à l’envers, une succession de plans percutants ­— soigneusement mis en image par Hoyte Van Hoytema, et quelques pirouettes scénaristiques honorables (le personnage de Robert Pattinson), mais derrière, une prouesse formelle au service d’un récit bancal, excluant toute prise de risque, qu’elle soit d’ordre esthétique ou narratif.

Dans ses derniers films, « Inception », « Interstellar » et (un peu moins) « Dunkerque », Christopher Nolan creusait la temporalité du récit jusqu’à mettre en exergue le vide existentiel, la profonde mélancolie et la solitude encerclant ses personnages. Exemple évident : les chuchotements mélodramatiques d’« Inception », notamment illustré par cette zone irréelle où se réfugient Cobb et sa femme. Il y a là une véritable candeur, une tristesse infinie mettant, le temps d’un chapitre, le film en suspend. Dans « Tenet », le réalisateur britannique va beaucoup trop vite, sombre bien trop facilement dans une marge purement explicative, et de ce fait ne parvient pas à matérialiser ses fantasmes de film de guerre abstrait. Il aurait été mieux pour « Tenet » de se distancer de son histoire au classicisme téléphoné, pour mieux élaborer un dispositif interrogeant directement nos empreintes, nos traces dans ce monde désormais réversible. Dispositif vite fait exposé, notamment par le personnage de Pattinson, mais toujours, tôt ou tard, remis sous la couette, pour le bien d’un récit peinant à marquer ses points d’ancrage. Alors certes, on dénote une formidable utilisation du budget, un spectacle sans pause et une authentique envie de cinéma, mais à la fin, à l’envers ou à l’endroit, c’est toujours le même constat : il y a beaucoup, beaucoup trop d’intelligence émanant de Christopher Nolan ! Pattinson disait en interview qu’il faudrait un master de physique pour comprendre le film, alors qu’en fait, c’est juste un scénario classique raconté alambiqué et aux gros sabots explicatifs. À lire ces lignes, on croirait qu’on parle d’un navet, mais même pas ! « Tenet » est un film sympathique qui se regarde non sans plaisir , bien que sa roublardise le rende particulièrement frustrant. Sans parler des scènes d’action, qui pour la plupart ne dégagent pas la tension recherchée, le film n’invitant nullement à l’évasion.

JoggingCapybara
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il y a plus d’un an

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