La Box au fils

Avis sur The Box

Avatar Artobal
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Moins ouvertement décalé que ses 2 précédents opus, "The Box" déploie une étrangeté subtile et mélancolique dont la force et la cohérence s'affirment à la revoyure ; les films de Kelly sont un peu comme la peinture : la première couche ne suffit pas, c'est la deuxième qu'est la bonne. "The Box", comme "Southland Tales" avant lui, supporte encore plus de passages : c'est dire à quel point les gens sont injustes. Mais c'est ainsi : les réalisateurs de son acabit, qui veulent faire œuvre personnelle et délaissent les sentiers battus au profit de genres ingrats et boutonneux, tels que la sf, devront en chier. Ça n'est pas une loi de Clarke mais celle, impitoyable, que le public inflige aux petits malins dans son genre, coupables de ne pas faire ce qu'on attend d'eux.

Alors ce film choque les attentes, il est vrai. Avec d'abord ce parti pris esthétique : cette lumière, avec ses effets de surbrillance, qui semble entourer les personnages et les choses. Le tout dans un look seventies improbable (le papier peint du salon donne limite envie de dégueuler). C'est simple : au début, on a presque l'impression de se trouver dans un book de Pierre et Gilles. Mais cette référence, par bonheur, n'est que crainte ; il faut la délaisser au profit d'une plus seyante, mettons, un Jeff Wall, pour invoquer un familier, disons esthétisé, et d'une banalité teintée d'un fantastique discrétisé (une partie des extérieurs est recréée avec une fausse neige numérique). Une fois l'engrenage lancé on peut alors recevoir cette "loi de Clarke", livrée presque négligemment au détour d'une scène, comme un indice du sillon que le film cherche à creuser : "Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie". Proposition ambiguë s'il en est mais qui va au film comme un gant, tant le matériau de départ, la fable sf et son dilemme moral (nouvelle de Richard Matheson adaptée pour un épisode de la "Cinquième Dimension"), est travaillé dans un sens qui l'éloigne de tout moralisme et qui n'est pas non plus classiquement sf (pas une fois on entend le mot "extra-terrestre", mais plutôt celui d'"employeurs").

L'ambiguïté, synonyme de mystère (compliqué, sibyllin, inconsistant... : ce sont les qualificatifs usités pour agonir Kelly, alors que sa manière est au contraire rigoureuse et soignée), c'est le constituant premier du fantastique. "J'aime le mystère, pas vous ?" dit à un moment Arlington Steward/Frank Langella au petit homme de la NASA qui a découvert son secret. Avec son feutre et son costard qui lui donnent une sorte d'élégance un peu désuète, toute britannique, il semble tout droit sorti d'un tableau de Magritte ("Le fils de l'homme", 1964). Le mystère ne tient pas à son caractère "sphynxien" (et c'est là la grande intelligence et la "faute" de Kelly à l'endroit du public) : l'enjeu du film n'est pas de réactualiser le mythe grec pour en faire la matière d'une fable sur la connaissance et la mort (ce qui donnerait quelque chose comme : dévoilement partiel ou total de l'identité mystérieuse du Steward, et sortie de l'aporie "morale" par la révolte des héros), mais de dépeindre une vision pour le coup très magrittienne du réel (j'ajouterai, dans un excès de confiance - mais au diable les demi-mesures - "nietzschéo-magrittienne"). Pour Magritte, le mystère c'est la ressemblance, et la ressemblance, c'est le réel : il s'y glisse un écart à la chose qui l'ouvre à une différence première, empêchant finalement qu'on puisse jamais le réduire. Il y a donc, dans "The Box", tout un registre du faux qui n'est pas du "fake" (c'est-à-dire utilisé par commodité ou au second degré) : les "faux" habitants, contrôlés par Steward (et qui font penser à ceux de "L'Invasion des profanateurs de sépultures"), la "fausse" boîte (Arthur/James Marsden adressant ce commentaire à sa femme : "Je ne sais pas ce qu'il va reprogrammer, c'est un bout de bois") et dans la foulée le "faux" dilemme moral et la "fausse" conséquence de la décision qui l'accompagne (comment, si la boîte n'est qu'un bout de bois, le fait d'actionner son bouton peut-il prêter à conséquence ?).

C'est pourquoi "The Box" est au final si loin de toute morale (et annihile toute conclusion dans ce sens). Le fait qu'il s'achève sur une idée de répétition ne fait que renforcer la "ressemblance" en laissant un sentiment indéfinissable de fatalité, mais sans pour autant décider ou révéler quoi que ce soit (c'est le spectateur qui s'y risque). Un sentiment à l'œuvre dans les grands récits de sf (K. Dick évidemment), qui laisse sur l'idée que la réalité est piégée. Tout le film est tendu vers cela, ce qui me donne cette impression que Kelly filme en auteur : comme s'il écrivait un roman (c'est ce que j'avais ressenti sur "Southland Tales") ou, ici, comme s'il réécrivait la nouvelle de Matheson en se servant d'images (et, chose non négligeable, de la musique des membres d'Arcade Fire, absolument fidèle, comme si Kelly l'avait écrite lui-même) à la place des mots.

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