Le film qu'il sera demain à la même heure

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L'avantage de ce film, ce qui le rend au moins supportable pour les bougons allergiques à la plupart des œuvres postérieures au Second Empire et les empêche de partir au bout de dix minutes de supplice expérimental, c'est justement de ne pas coller rigoureusement à un programme conceptuel.

Même si l'on a décidé d'avance qu'on voulait quitter la salle à une certaine heure, puis que de toute évidence le moment fatidique arrive, qu'il s'affirme avec insistance sur l'écran, et qu'enfin il s'évanouit irrémédiablement, il est à chaque seconde difficile de se lever de son siège. D'ailleurs soin a été pris d'installer des canapés parfaitement moelleux, dans lesquels la position la plus naturelle est l'avachissement exagéré. Dans cette atmosphère ouatée, au cas où viendrait la tentation de piquer un somme pendant quelques minutes, on peut compter sur le surgissement hasardeux de sonneries de réveils impossibles à éteindre, de carillons de pendules ou de grosses cloches d'églises aptes à nous rappeler avec force qu'au moins sur l'écran, le spectacle du temps continue d'avoir lieu.

Mais comme c'est surtout un film très immersif et addictif, l'ennui point rarement. Il n'a rien d'un catalogue scientifique ou frénétique de plans de cadrans horaires ordonnés selon leur position dans les vingt-quatre portions du jour. Virtuose, le montage connecte des séquences sans se contenter de juxtaposer des plans, mais crée aussi et surtout des raccords de sens ou de gestes, des continuités de son, de musique ou de lieu. C'est un enchaînement fluide de scènes qui imite constamment une narration classique, il récapitule les artifices hollywoodiens les plus coutumiers, les champs-contrechamps, le montage parallèle, le suspense, les running-gags et toute la clique qu'Hitchcock savait si bien sortir de sa poche.

The Clock n'est donc pas un film expérimental et autiste, c'est un film pour des spectateurs, qui se soucie principalement de l'expérience qu'on fait de lui. Et comme il n'a pas d'autre sujet que le temps qui passe, c'est un spectacle sur la mise en scène, sur la façon dont le cinéma raconte le temps. Bien sûr, si ça ne parlait que de cinéma, personnellement je n'en aurais pas grand chose à faire. L'important est que, de ce point de vue, le cinéma est aussi une affaire de perception, et qu'à la sortie de la salle le monde environnant n'a pas la même saveur qu'à l'entrée, qu'il apparaît lui-même comme un spectacle submergeant et prodigieux, au sein duquel nos yeux de flâneur peuvent suivre leur propre mouvement aussi souverainement qu'une caméra, nos oreilles saisir des bribes d'histoires dans le flot des discussions anonymes, et notre esprit composer librement des agencements complexes de symboles et d'affects avec la prodigalité d'une étonnante table de montage.

Bien sûr, il y a quelque chose de parfaitement angoissant dans ce scénario hyper-réaliste, chaque manifestation de la réalité se trouvant englobée dans le processus implacable du film : l'heure tourne, et tout le reste s'y abîme. Mais ce pathos éculé n'est justement pas à l'ordre du jour, le film montre que le temps c'est aussi le possible, le climat des fables, l'émergence imprévisible de nouvelles incongruités : une panne d'électricité, un mensonge improvisé, la sortie de l'école, des aiguilles qui tournent à l'envers, l'inconnu, le pire comme le meilleur.

Donc quand on nous annonce l'heure de quitter les lieux, John Wayne et Bruce Willis ont encore du pain sur la planche. En effet, la mauvaise idée du Centre Pompidou, outre la rareté éparse de ses latrines, c'est d'être fermé entre 21h et 12h, ce qui, je le soupçonne, doit nous faire manquer des moments palpitants de cette odyssée, peut-être un œuf à la coque avec Audrey Hepburn ou, que sais-je ? une virée nocturne dans les bas-fonds crasseux d'une métropole intemporelle ? L'inaltérable Cary Grant qui se soucierait de sa montre ??? J'aimerais le savoir...

En tout cas, maintenant on ne dira pas forcément « il est 19h44 », mais on pourra se dire : « c'est l'heure fatale où la montre de Peter Sellers s'arrête ».

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