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Avis sur The Dead Don't Die

Avatar Flaw 70
Critique publiée par le

Il y avait une connexion évidente entre Only Lovers Left Alive et Paterson, deux œuvres où régnaient les réflexions de la mort et de l'amour dans un lieu reclus de la civilisation où les personnages se confrontaient aux considérations du temps. Un temps infini où règne l'ennui d'un couple immortel puis un temps fuyant et qui passe inéluctablement seulement structuré par la routine rassurante d'un couple fusionnel. The Dead Don't Die vient surprenamment clôturer ce qui pourrait s'apparenter à un triptyque tant il est traversé des mêmes angoisses que ses deux prédécesseurs tout en parvenant à déconstruire ce qui faisait leurs sèves. Malgré la tonalité lugubre de Only Lovers Left Alive et le flegme dépressif de Paterson, il se cachait derrière des histoires profondément optimistes où l'amour devenait le remède de la mort. Ici The Dead Don't Die prend les contours d'un film loufoque et souvent hilarant qui pourrait se confondre en comédie mais il y cache un des films les plus pessimistes de Jim Jarmusch. Une oeuvre où l'amour n'existe pas, l'humanité n'étant régit que par des considérations consuméristes et consommant par addiction. Si l'amour n'existe plus alors comment peut-on mourir si nous n'avons jamais été en vie ?

Encore une fois, le film sera régit par la notion du temps. Comme pour Paterson, où le film s'attardait sur les jours qui passe et la montre de son protagoniste qui servait d'ancrage au temps, ici ces mêmes montres se détraquent. Le temps s'arrête, se détraque et se mélange. Le jour devient nuit et la nuit devient jour. Car comme pour ces deux précédents films où l'appel du temps est primordial, Jarmusch signe des œuvres pourtant profondément intemporelles au point qu'il est souvent difficile de les situer dans une époque tant les personnages vivent dans des endroits coupés de toute modernité avec des protagonistes qui refusent la technologie. Et ici le cinéaste joue clairement de ce décalage, notamment quand il introduit une bande de jeunes qui semble tout droit sortie d'un slasher des années 80 dans leurs apparences et leurs véhicules mais qui on des comportements et des habitudes relativement modernes tandis que les personnages qui paraissent les plus rudimentaires et issue d'un mode de vie d'antan sont ceux ancrés dans la modernité et roule en hybride ou en Smart électrique. Le décalage comique s'avère savoureux et montre la volonté de Jarmusch d'étudier la perte des repères chronologiques où les jeunes plongent dans une fétichisation extrême du passé tandis que les plus âgés tentent maladroitement de vivre avec leur temps et semblent à l'étroit dans la modernité.

A travers ça, le cinéaste va plonger dans une réflexion assez passionnante sur l'industrie cinématographique qui est rongée par ses propres icônes et qui ne parvient pas à s'en défaire. Noyé dans l'auto-référence et la reprise constante des œuvres qui l'ont popularisée. Jarmusch s'adonne ici avec joie aux citations métas pour un rendu savoureux qui jongle entre l'hommage du film de genre mais aussi la moquerie sincère sur une industrie qui fait revivre encore et encore ses gloires passées car incapable dans créer des nouvelles. Il use d'ailleurs habilement de son casting avec notamment Adam Driver et Tilda Swinton, tout deux devenus des icônes de la pop culture dont il s'amuse à en détourner l'image en forçant le trait. Mais au final il dépeint un monde relativement triste où l'art n'est plus qu'un prétexte à la consommation tout en levant le voile sur une époque rongée par l'apathie et le consumérisme. En ça, The Dead Don't Die s'avère être une oeuvre dense et passionnante à analyser tout en offrant de purs moments de jubilation et le tout porté par un casting hors pair et sans fausse note, dont s'en démarque l'excellent duo formé par Adam Driver et Bill Murray. Et derrière son humour mordant, on retrouve un film à la poésie funeste envoûtante porté par des moments au lyrisme hypnotisant où la résistance veine d'une petite communauté se voit à son tour consumé par une société vorace.

On aura finalement jamais vu Jim Jarmusch aussi amère, et pris par les émotions il va accumuler quelques erreurs. Car hormis le pouvoir de fascination indéniable que procure l'oeuvre, on reste face à un film imparfait et par moments un peu trop sûr de lui. Récit choral qui multiplie les points de vue, Jarmusch va par moments se perdre dans des embranchements un peu plus obscurs qui ne servent pas vraiment le scénario surtout qu'il se retrouve dans l'incapacité de vraiment conclure certains de ses arcs narratifs. Comme les mésaventures de trois jeunes en centre de redressement qui ne semble jamais vraiment rentrer dans le film et dont on pourrait totalement se passer de leurs scènes. On ne sait jamais vraiment si ils sont victimes du scénario qui ne savaient pas quoi faire d'eux, ou du montage qui a charcuté la fin de leur histoire. Jarmusch brille plus dans les portraits intimistes et dans la simplicité du quotidien, c'est quand il fait preuve de sobriété qu'il est à son meilleur jour. Ici il veut parfois voir trop grand au nom de la satire, et quand il tapera sur l'Amérique trumpiste ou les ravages du consumérisme, il ne le fera pas toujours avec la plus grande des subtilités. Trop appuyé et par moments trop écrit, notamment dans son monologue final qui s'impose à la fois comme une jolie farce mais aussi comme un moyen assez maladroit de prendre son spectateur par la main. The Dead Don't Die apparaît comme le film le plus accessible de Jarmusch mais en ça il en devient aussi plus fragile. Surtout qu'après le film somme qu'était Paterson, se réinventer était nécessaire mais le cinéaste reste un peu trop sur ses acquis et ses prises de risques ne sont pas assez payantes.

Mais Jarmusch reste un metteur en scène hors pair, et il signe une mise en scène paisible et ingénieuse où plus que faire un film de zombie, il fait un film-zombie. Avec son rythme nonchalant à la savoureuse mollesse, qui sert totalement de ressort comique, et son habile montage qui permet d'offrir des gags visuels souvent savoureux, il se transcende surtout par une photographie hypnotique et somptueuse. Virant dans l'onirisme pur, il parvient à offrir des moments planants dont lui seul à le secret où se dégage une poésie macabre et mélancolique contemplant la mort avec un érotisme funeste. Que ce soit la séquence du réveil des morts, une balade nocturne en voiture qui vire à l'abstraction ou un plan final où le montage de corps qui s'entremêlent et se confondent évoque la fièvre d'une orgie, le film offre des visions sublimes et uniques accompagnées d'une BO impeccable. Jamais dans l’esbroufe gratuite, le cinéaste reste fidèle à lui-même et continue à fasciner avec son langage cinématographique si singulier.

The Dead Don't Die n'est pas le génial film de zombie qu'on pouvait attendre de Jim Jarmusch, mais il reste une fascinante réussite. Perfectible, pas très subtil et par moments partant trop dans tout les sens pour son propre bien, il parvient quand même à s'imposer par son incroyable densité thématique qui en fond une oeuvre passionnante à analyser. Dans la continuité logique du cinéma de son auteur, le film manque d'un renouvellement qu aurait pu être salvateur mais avec son humour ravageur, sa poésie funeste enivrante et son casting parfait, The Dead Don't Die reste un film qui nous hante et dont on repense encore et encore marqué par la beauté de ses images et la force de son lyrisme.

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