Exercices de style

Avis sur The Dead Don't Die

Avatar Athanasius  W.
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Au cinéma les histoires de zombies constituent un genre en soi dont les aficionados connaissent les codes par cœur. On peut raisonnablement soutenir que ceux-ci ont été fixés par George A. Romero dans « La nuit des morts vivants ». Les cinéphiles en conviendront, assurément l’un des chefs d’œuvre du film d’horreur qui depuis sa sortie en 1968 n’a cessé d’être imité. Il est vrai plutôt platement qu’avec brio. D’où ce commentaire d’Aurélien Ferenczi : « les innombrables imitations de la Nuit des morts-vivants n’ont jamais retrouvé la force, parfois insoutenable, de l’original ». Imitations qui ont cependant contribué à faire de son réalisateur un mythe. On mesure dès lors l’enjeu du pari relevé par Jim Jarmusch, à savoir mettre ses pas dans ceux de Romero tout en apportant une tonalité nouvelle. Autrement dit un exercice de style à la manière de Raymond Queneau auquel il s’est conformé avec bonheur.

Pour en juger sans doute faut-il d’abord revenir à l’original. Ici Jacques Lourcelles nous servira avantageusement de guide :

Au cours des années 1960, deux cinéastes totalement indépendants et à l’écart des grandes firmes furent particulièrement novateurs. Herschell Gordon Lewis, dont Blood Feast, 1963, et 2000 Maniacs, 1964, engendrèrent la vogue du « gore » (fantastique sanguinolent poussé avec une complaisance mêlée d’humour jusqu’aux extrêmes limites du répugnant) et Georges Romero dont Night of the Living Dead, variation contemporaine sur le thème du zombie, marqua une sorte d’intrusion, très efficace, du réalisme dans le fantastique le plus horrifique. Quatre éléments principaux donnèrent au film sa force et son originalité : 1) La condensation de l’action et de la durée au sein d’un crescendo dramatique constant ; 2) L’intervention permanente dans l’intrigue des médias ( radio, télévision) pour commenter l’action qui devient de ce fait de plus en plus crédible ; 3) L’utilisation conjointe de l’audace visuelle (point commun avec Herschell Gordon Lewis) et de la litote dans les scènes sanglantes ; 4) Le refus des conventions et des clichés en usage dans le genre. Au lieu du happy end courant, le film se termine par un malentendu sanglant qui ajoute encore, sur un mode ironique, à l’horreur de tout ce qui a été montré. Pour ces diverses raisons, le film provoqua à sa sortie une immense surprise et même un certain scandale qui accentua son succès. (Dictionnaire du cinéma, pages 1051 et 1052.)

Cinquante ans plus tard, cela va de soi, la surprise ne peut plus être la même. Par contre les quatre axes relevés par Jacques Lourcelles se retrouvent dans le film de Jim Jarmusch. Sont pareillement présents les éléments narratifs essentiels. Notamment le postulat selon lequel les zombies sont tous des morts très récents ranimés par un satellite revenu de Vénus où il a subi des radiations et celui qui veut que pour s’en débarrasser il faut soit les décapiter soit y mettre le feu. C’est donc à l’intérieur d’un cadre préétabli que doit se dérouler le récit. Celui-ci allant de l’apparition de ces créatures surgies d’outre-tombe jusqu’à leur élimination in extremis alors que tout laissait à croire à leur triomphe. Dans un tel schéma la principale obligation qui pèse sur le réalisateur est d’instiller la peur selon ce « crescendo dramatique » évoqué par Jacques Lourcelles. Cette figure imposée, selon l’expression consacrée dans certaines disciplines sportives, est ici pleinement réussie. Avouons-le, bien que l’on ait juré de ne pas se laisser prendre par ce suspense archiéculé l’on n’a pas pu s’empêcher de sursauter durant la projection. Bravo l’artiste…

Même réussite chez lui pour les figures libres. Celles-ci se plaisent à introduire des ruptures dans une narration convenue que tout un chacun pensait connaître. Quelques exemples. Alors que face au déferlement des morts vivants les personnages de Romero apparaissent désemparés, incapables d’en comprendre les tenants et les aboutissants, ceux de Jarmusch, véritables spécialistes des zombies, semblent ne rien ignorer de l’histoire en cours ni de son issue. Autrement dit des protagonistes tout à la fois acteurs et spectateurs avertis de leur propre sort. Un semblable décalage se retrouve dans la façon dont sont mis en scène les policiers. Ceux-ci tiennent une place importante chez Romero. Non seulement parce que qu’à la fin de son film ils abattent par erreur un jeune noir pris pour un zombie mais aussi parce qu’ils sont censés rétablir l’ordre public et d’une certaine manière l’harmonie du monde bouleversée par le surgissement de revenants. Privilégiant cette dernière mission, Jarmusch casse avec malice le rythme enfiévré de la patrouille de police pour transformer deux de ses membres en commentateurs distanciés mais ô combien inspirés de leur propre situation assurément hors du commun. Il est vrai qu’il est servi ici par deux acteurs époustouflants, Bill Murray et Adam Driver.

Un autre moyen pour lui de se démarquer de son prédécesseur consiste à emprunter au scénario de celui-ci un élément apparemment secondaire et à l’exploiter plus avant. On sait ainsi que chez Romero les morts sont soudain sortis de terre ranimés par des radiations en provenance de Vénus. Qu’à cela ne tienne, creusant l’idée, Jarmusch n’hésite pas à faire entrer dans la danse une habitante de cette planète interprétée par Tilda Swinton. On peut supposer que cette ravissante Vénusienne se faisant passer pour Ecossaise a débarqué sur les lieux de l’invasion des zombies pour aider les humains à les éliminer et réparer ainsi les conséquences funestes de la contamination du satellite terrestre. Armée d’un sabre cette belle visiteuse de l’espace s’y entend à merveille pour trancher les têtes des morts vivants aux côtés des policiers. Cette conjugaison inattendue de la science-fiction et du fantastique le plus horrifique n’est pas sans rappeler le cultissime « Rocky Horror Picture Show ». De ce film là on retiendra ici la dernière scène ou plutôt l’ultime réplique du narrateur la commentant :

Et rampant sur la surface de la planète, des insectes que l’on appelle la race humaine, perdus dans le temps et perdus dans l’espace, sans aucune signification.

Avec cette formulation quelque peu crépusculaire nous voilà au cœur des interrogations soulevées par Jim Jarmusch. Elles le sont à travers un diptyque cohérent que composent bien-sûr « The Dead Don’t Die » mais aussi « Only Lovers Left Alive ». Sorti en 2013, celui-ci était pareillement à l’époque un exercice de style, cette fois-là sur le thème du vampire inauguré au cinéma en 1922 par « Nosferatu », le chef-d’œuvre de Murnau. Vampires d’un côté, zombies de l’autre, autant de créatures légendaires reflétant l’angoisse humaine face à la finitude. Qui n’a pas soudain été saisi de vertige lorsque Pascal nous rappelle à notre condition :

Qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.

De là en filigrane la question posée par Jim Jarmusch : peut-on échapper à cet effroyable néant ? La figure du vampire dont l’existence perdure siècle après siècle grâce au sang des autres semble avoir séduit le réalisateur. Dans « Only Lovers Left Alive » n’a-t-il pas choisi de prénommer ses personnages principaux Adam et Eve ? Comme si pour lui se confondaient en un même couple le premier homme et la première femme de la Genèse et les « derniers amants » du titre français de son film. Mythe de l’éternel recommencement que reflète la beauté d’Eve incarnée par Tilda Swinton. L’actrice étant sans doute aux yeux du cinéaste une passeuse entre les deux tableaux de son dyptique. Cette éternité qui semble ici « luxe, calme et volupté » doit moins à l’hémoglobine qu’à cette autre source de jouvence qu’est la création artistique. Compositeur de génie, Adam, depuis des lustres, marque de son empreinte la scène musicale de chaque époque et continue encore de le faire en composant et en enregistrant ses albums à Détroit. Son ami et celui d’Eve, Christopher Marlowe, qui demeure désormais à Tanger n’est ni plus ni moins que le célèbre dramaturge anglais contemporain de Shakespeare dont on apprend qu’il aurait écrit certaines de ses pièces. D’un portrait de vampire à l’autre, Jim Jarmusch nous signifie que l’immortalité tant désirée n’est point celle des corps mais celle que l’art rend possible.

Six ans plus tard avec « The Dead Don’t Die » la perspective semble s’être assombrie. Il est vrai que le zombie, cadavre réanimé, n’est guère ragoutant. L’iconographie habituelle à laquelle s’est du reste conformé Jarmusch le représente avec un teint cyanosé, voire en état de décomposition, dépourvu d’intelligence et recherchant la chair des vivants. Quel peut être dès lors le sens d’un tel retour à la vie véhiculé par cet autre mythe ? C’est probablement Jean Blanzat dans son roman « Le faussaire » paru en 1964 qui a saisi le plus intensément l’espoir insensé des hommes d’arriver à s’affranchir de leur condition de mortels. Une nuit d’hiver, nous conte Jean Blanzat, il vint à l’esprit du Démon de rappeler à la vie six morts récents d’un cimetière de campagne :

Le Démon hait la mort, les laideurs et surtout son odeur. Aussi, avant qu’ils n’apparaissent, il redonne aux appelés leur apparence la plus favorable, non pas celle de leur ensevelissement, souvent tardif, mais des premières heures après la fin, quand des mains tremblantes les parèrent, et qu’un moment ils furent nobles et beaux comme jamais.
Ensuite, les morts de deux ans se lèvent d’un coin ou de l’autre du cimetière. Ils se rejoignent dans l’allée centrale et s’avancent vers le Maître. Il a allumé un cigare dont l’odeur combat l’haleine froide du cyprès. Il regarde venir un curieux petit troupeau. Les silhouettes sont noires et se détachent mal sur le fond de la nuit, à l’exception de deux taches claires, l’une petite et basse, l’autre de hauteur normale. Ils marchent sans presque de bruit. Quand ils arrivent près de lui, dans l’étroit cercle de sa lumière, le Démon voit qu’ils ne sont que six. Par ordre d’âge, une fillette, un garçon roux, une jeune femme, un grand paysan, un vieux, une vieille.

Les ayants ainsi réunis le Démon annonce à ces revenants qu’ils vont revivre pendant un jour et une nuit pouvant dès lors retourner sur les lieux où ils ont naguère vécu. Cadeau bien sûr empoisonné car le Démon est un faussaire :

Il lui faut mettre au point les derniers détails de son projet, projet odieux s’il en fut, plein de sa haine des hommes.
Le Démon n’est pas certain que l’Autre, s’il en avait connaissance, lui permettrait d’exécuter le tour qu’il prépare. Il va mêler la Mort à la Vie, faire qu’elles coexistent en quelques êtres et soient contaminées l’une par l’autre.

Le lecteur suit la journée de ces six malheureux dupés par le Démon qui, quittant le cimetière, s’en vont dans la campagne froide de l’hiver retrouver leurs proches et leur maison. Pour quelques heures la mort incarnée va être mêlée au réel quotidien mais en vain car en définitive elle altère ou détruit les rapports humains. Rien n’est plus poignant que le récit des retrouvailles de la jeune femme avec son mari. Jean Blanzat prend soin de nous préciser qu’elle est morte à vingt-deux ans, depuis vingt mois et que son mariage date de deux saisons avant son décès. Même cet amour trop tôt fauché par la mort sera impuissant à vaincre la contamination perverse voulue par le Démon. Voici la dernière scène :

Lorsque le mari entre dans la chambre, à la lumière voilée de la veilleuse, il découvre, nu, sur le lit, le long corps blanc de sa femme (…) Le souvenir des nuits anciennes et, sans doute, sa longue continence le conduisent au monde tumultueux, sans formes, du désir. Il y passe les tourbillons, les vents chauds, les désordres, l’avidité, la fureur. L’homme éteint la veilleuse. Le sacrilège doit s’accomplir dans la nuit, loin de tout regard. Il se déshabille, se jette sur sa proie. A peine sent-il qu’elle garde presque complètement la passivité du sommeil, que son corps est tiède mais dur, que les reins qu’il presse et enserre obéissent à ses mains, mais sans souplesse. Toute sa vie s’est rassemblée dans son sexe ; elle n’est qu’en lui, impatiente de rejoindre la chaleur de l’autre vie et de s’y mêler. Lorsque le mari la pénètre, la Jeune Femme ne bouge pas. Le sexe de l’homme s’enfonce dans une caverne froide, vaste, sans contours. L’éjaculation, quand elle se produit, retentit comme une lointaine explosion dans une grotte sonore. Au lieu du bonheur habituel qui descend le long de la moelle, dans le dos, un froid glacial par le même chemin remonte et un moment arrête le cœur. L’homme se retire. Il sait que son sexe ne se relèvera jamais plus.
Le mari a quitté la pièce en reniant cette créature à jamais. Il passe toute la nuit dans sa cave à boire au tonneau. Il ne s’arrête que lorsque l’ivresse empêche les gestes nécessaires. Lorsqu’il lui revient assez de conscience, il s’enfonce dans une autre ivresse plus profonde. A un moment, il se met nu et tente de disparaître dans un tas de charbon. La moitié du jour suivant est déjà passée, quand, pareil à une bête, bavant, crachant, vomissant, à moitié nu, maculé, l’homme remonte à quatre pattes l’escalier de la cave. Bien plus tard, il découvre que la maison est vide. Le tablier jaune et bleu, les mules sont restés à leur place. Sur la table, un ancien verre à café, un « mazagran » en porcelaine, se réduit lentement sur lui-même, rongé par un feu invisible.

Le rêve d’une possible résurrection ne serait donc rien d’autre qu’un leurre. C’est du moins l’opinion tranchée de la romancière Olga Tokarczuk qui dans « Sur les ossements des morts » fait dire ceci à l’un de ses personnages :

Selon moi, la mort devrait aboutir à l’annihilation de la matière. Pour le corps, ce serait de loin la meilleure solution. De cette façon, les corps annihilés reviendraient directement dans les trous noirs dont ils sont issus. Les âmes ; à la vitesse de la lumière, iraient vers la lumière. Si tant est que l’âme existe.

Jim Jarmusch n’est pas loin de partager cette manière de voir. S’il croyait encore à la pérennité de l’âme dans « Only Lovers Left Alive » tel n’est plus le cas avec « The Dead Don’t Die ». Plus l’histoire avance plus le spectateur est gagné par le sentiment de quitter le cinéma pour assister à une représentation d’une pièce de théâtre de l’absurde. « En attendant Godot » de Samuel Beckett se rappelle soudain à notre souvenir. Qui ne songerait pas à Vladimir et Estragon, ces pauvres diables condamnés à une attente sans fin, en écoutant dialoguer les deux policiers de Jarmusch qu’interprètent avec profondeur Bill Murray et Adam Driver. Le dramaturge et le cinéaste se rejoignent pour rendre sensible l’absurdité, selon eux, de la condition humaine entre « rien et tout ». Devant l’infini où l’homme est englouti on ne peut s’empêcher d’évoquer ce jeune poète, Jules Tellier, disparu à l’âge de vingt-six ans dont l’un des textes « Les deux paradis d’Abd-Er-Rhaman » s’achève ainsi :

Tôt ou tard, tu aurais vu qu’en dépit de tous les rêves d’avenir qu’il a échafaudés, l’homme après sa vie terrestre n’est bon vraiment qu’à mourir, et que ce n’est qu’un Être infini et parfait qui serait capable d’être immortel ; tu aurais compris que s’il est parfois amusant d’être en route, il est bien vite ennuyeux d’être au but, et que ce qu’il est prudent de souhaiter au terme de la marche humaine, ce n’est pas la fixité de la jouissance, mais l’immobilité du sommeil ; et tu aurais fini par t’avouer que si la vérité était connue des hommes, les plus sages seraient ceux qui ne feraient aucun rêve, afin de n’en voir aucun se réaliser, et qui ne penserait qu’au Néant sur la terre, afin d’être bien sûrs d’en jouir aussitôt après l’avoir quittée.

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