Après avoir brillamment revisité le film de monstre à travers une histoire d'amour forcément pas comme les autres dans l'envoûtant "Spring", Justin Benson et Aaron Moorhead signe encore une nouvelle pépite avec "The Endless" sur le retour de deux frères au sein d'une mystérieuse secte qui les a vu grandir il y a des années de cela. Si le premier est toujours à l'écriture, le duo de réalisateurs se met cette fois lui-même en scène dans les rôles principaux pour un film certes différent sur le fond mais qui renoue avec cette espèce d'ambiance aussi irrésistible que captivante que l'on avait tant adoré dans leur précédent long-métrage, patte indiscutable de leur sensibilité unique dans le cinéma fantastique indé américain.


Il y a dix ans, Justin a pris la décision de prendre la fuite du Camp Arcadia en emmenant son jeune frère avec lui. À leur prise en charge par les secours, il a dénoncé les agissements de cette secte aux pratiques étranges qui appelait, selon lui, au suicide collectif de tous ses membres dans une phase religieuse nomméee "l'Ascension".
Aujourd'hui, les frères survivent tant bien que mal à la morosité de notre monde en effectuant tous deux un job d'homme d'entretien. L'ombre de leurs années passées dans la secte pèse encore sur eux, se manifestant différemment pour chacun mais ramenant invariablement à une part d'eux-mêmes qui les définit avant tout. Aaron en a conservé les souvenirs les plus idylliques du fait de son regard innocent dû à son jeune âge à l'époque et, face à la terne existence qu'il mène actuellement, le parfum lointain du cadre parfait de la secte le rappelle sans cesse, tel un aimant, vers une forme de bonheur que notre monde ne peut lui offrir. Justin, lui, pousse son jeune frère à aller de l'avant, dénigrant le culte et vantant les qualités de l'environnement dans lequel ils évoluent désormais mais, comme l'avouera Aaron au cours d'une séance de désendoctrinement que les deux hommes continuent à suivre, Justin semble encore inconsciemment bloquer sur ce passé, comme incapable de tourner la page (l'anecdote sur un rendez-vous amoureux raté des deux frères ira parfaitement en ce sens). En réalité, les remontrances envers son cadet sont surtout là pour se convaincre lui-même de ne pas se retourner sur un passé dont il ne parvient à se défaire.
Un beau jour, c'est la secte elle-même qui se rappelle à eux à travers l'envoi d'une vidéo prouvant que ses membres sont bel et bien en vie et que le culte continue d'exister comme si de rien n'était. Pour combler le désir de son jeune frère de renouer avec la sensation de bien-être indissociable du lieu qu'il a en mémoire (et aussi lui en démontrer les limites), Justin accepte de conduire Aaron en pèlerinage le temps de quelques jours au fameux Camp Arcadia...


Dès lors, ceux qui se souviennent de la manière dont nous était dévoilée la nature de l'entité au coeur de "Spring" entre des instants lumineux poétiques et une part de plus en plus sombre amenée à faire jeu égal seront en terrain familier avec "The Endless", les réalisateurs vont en effet opter pour une approche on ne peut plus similaire mais cette fois étendue à l'ensemble de la secte et aux nombreux mystères qui l'accompagnent.
Si, dans un premier temps, la vision idéalisée d'Aaron semble l'emporter avec ce culte présenté comme un camp de vacances coupé du monde extérieur et où tout le monde affiche une bonne humeur permanente, des phénomènes étranges viennent la contredire. Des membres dont l'âge semble figé dans le temps, le comportement inexplicable de certains ou encore un culte dont on nous retarde au maximum la révélation de ce autour de quoi il s'est bâti, quelque chose cloche indiscutablement au Camp Arcadia et "The Endless" nous plonge dans une atmosphère captivante où tout semble pouvoir arriver afin de nous faire découvrir les contours de ce mystère.
C'est bien simple, pendant près d'1h15, le film est quasiment un petit chef-d'oeuvre, nous immergeant toujours un peu plus dans son ambiance pesante où la dualité du point de vue des deux frères s'affrontent quant aux véritables intentions de la secte. Bien sûr, on ne révélera pas la suite de la teneur des événements mais sachez juste que "The Endless" ne fait que monter, à chaque instant et avec une réussite constante, le curseur de ses bizarreries ainsi révélées avec une mise en scène prompte à en exalter les effets ressentis dans leur représentation à l'écran. Même lorsque le temps de rompre le mystère arrive, Justin Benson et Aaron Moorhead ne se dérobent pas et continuent sur leur lancée pour nous dévoiler toutes les conséquences aussi bien morbides que poétiques d'un phénomène toujours aussi attractif dans la manière dont il est intelligemment exploité.


Seulement, sans trop en dévoiler, en quittant le décor de la secte pendant un petit moment avant sa conclusion (tout en ne s'en éloignant pas cependant), "The Endless" perd un peu de la force de son huis-clos étouffant à ciel ouvert et va parfois se répéter en explorant les ramifications du phénomène aux alentours. Attention, le film reste de très grande qualité : que cela soit un énorme clin d'oeil de continuité aux fans de la filmographie des réalisateurs (il faut avoir vu leur premier long-métrage "Resolution" pour bien le comprendre) ou dans les différents tableaux présentés afin de bien nous faire saisir l'ampleur du danger (mention spéciale à la folie de la séquence de la tente), "The Endless" séduit encore facilement mais cette ballade dans les bois digne d'une virée dans "La Quatrième Dimension" paraît un poil plus classique que le reste en rejouant la même partition à des degrés divers et en séparant les deux frères avant, bien entendu, de les réunir pour l'ultime confrontation de leur odyssée.
Et c'est d'ailleurs là que le film renouera avec la très haute qualité de sa majeure partie, en replaçant cette relation fraternelle conflictuelle mais fusionnelle au centre des débats grâce à des problématiques existentielles passionnantes (doit-on privilégier un attendu heureux ou un inattendu indéfinissable par essence ?) et à l'urgence amenée par le déchaînement chaotique d'un cycle arrivant à son terme. En définitive, les deux personnages auront été le principal moteur de la découverte de ces événements et il était normal que le film s'achève sur eux, en faisant éclater les non-dits pour les apaiser dans leurs évolutions à la fois respectives et commune.


"The Endless" est donc encore un très grand film de la part des réalisateurs de "Spring" qui continuent, avec un propos différent, d'entretenir leur voix si unique et aux résonances "lovecraftiennes" dans le cinéma fantastique indé US. Même si on y relève quelques défauts ici et là, il est presque impossible de ne pas succomber à leur approche singulière, ambitieuse et magistralement mise en scène malgré une donne financière que l'on imagine très maigre. En plus de leurs multiples casquettes dans leurs oeuvres, ils trouvent, cette fois, le moyen de se mettre en scène eux-mêmes devant la caméra et, devinez quoi, ils sont excellents aussi à ce poste. Pour nous autres, petits spectateurs lambdas, c'en est même énervant de les voir aussi doués à tous les niveaux mais, tant qu'ils continuent de nous régaler avec un tel talent, qui s'en plaindra ?

RedArrow
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