Les oubliés de l'Amérique

Avis sur The Florida Project

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A mon humble avis, The Florida Project est le vrai grand gagnant du Festival de Cannes 2017. Comme souvent, il y a dans les sections parallèles des petites pépites signées par des réalisateurs inconnus du grand public. Le nouveau film de Sean Baker en fait indéniablement partie. De lui, je n'ai vu que Tangerine, sa précédente œuvre tournée à l'iPhone qui suivait l'escapade de prostituées transgenres dans le quartier de Tinseltown à Los Angeles. Une virée à l'énergie folle, parfois épuisante mais qui témoignait du talent de Sean Baker pour capter avec acuité une facette de la ville rarement montrée au cinéma. Il revient cette année avec un film au format plus classique, en s'établissant cette fois-ci dans la banlieue d'Orlando, à quelques encablures du parc Disney, là où jadis, il y avait des motels colorés et autres restaurants farfelus pour les touristes, aujourd'hui pris d'assaut par des familles en situation de précarité et mis au ban de la société actuelle.

C'est dans un de ces motels couleur pastel que l'on va suivre la petite Moonee, jeune fille de six ans, qui passe son temps à s'amuser avec ses camarades en faisant les quatre-cent coups. L'utilisation du morceau "Celebration" des Kool & The Gang, qui accompagne le générique, n'est d'ailleurs pas anodine. Sean Baker centre au départ son point de vue sur ces enfants qui évoluent en toute liberté, profitant de l'instant présent, oubliant leur situation pour se forger des souvenirs agréables. Ce choix de vivre dans l'insouciance leur permet de faire sauter les barrières induites par leur condition précaire. C'est à travers leur regard que l'on découvre l'envers du décor, la face cachée d'une Amérique morcelée, dommage collatérale d'une crise qui aura laissé des séquelles irrémédiables.

Sean Baker filme les lieux comme un microcosme empli d'histoires. Il y a les enfants, toujours au premier plan, mais leur monde est forcément altéré par des problèmes d'adultes, surtout dans un contexte comme celui-là. L'évolution de la relation entre Moonee et sa jeune mère, immature et rebelle, en est le parfait exemple. Halley tente par tous les moyens de subvenir aux besoins de sa fille, mais sa fougue indomptable se heurte irrémédiablement à un environnement plus ancré dans le système. Son attitude pourrait être perçue comme irresponsable aux yeux de certains, mais c'est sans compter sur l'amour que porte Sean Baker pour ses personnages. Il n'y a ici aucun jugement moral, juste l'évocation d'un train de vie différent qui engendre une autre vision de la relation mère-fille. Le réalisateur garde ainsi la bonne distance dans sa manière d'aborder une situation délicate au sein d'un film qui se veut pop et enjoué.

Et c'est finalement de cette empathie pour les personnages que naissent les scènes les plus émouvantes. Le naturel désarmant de la petite Brooklynn Prince, boule d'énergie qui domine un casting de jeunes acteurs tous incroyables, et de Bria Vinaite, la jeune mère de Moonee, donne au film son caractère terriblement attachant. Et il y a aussi Willem Dafoe (son plus beau rôle vu depuis longtemps sur grand écran), le propriétaire du motel, à la fois ange gardien qui veille sur les âmes perdues, et figure paternelle de substitution. Un personnage catalyseur qui centralise toute l'humanité du cinéma de Sean Baker. Une humanité qui se répand en nous comme les larmes sur les joues de Moonee, dans les magnifiques dernières minutes du long-métrage.

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