Chute libre en rose et mauve

Avis sur The Florida Project

Avatar Anne Schneider
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Chromatiquement, on est loin du noir et blanc des « Bas-Fonds » (1957), de Kurosawa. Chromatiquement seulement. Sean Baker a beau placer son intrigue dans un motel tout mauve, dans des pièces aux couleurs aussi acidulées que les bonbons qui plaisent tant aux enfants, faire porter aux diablotins de six ans qui zèbrent l’image en tous sens des couleurs tout aussi sucrées, le spectateur sait que chaque nouvelle « bêtise » commise par le joyeux petit groupe, chaque nouvelle insulte proférée par l’ado-maman qui se refuse à les gouverner, chaque nouvelle insolence, chaque nouveau doigt d’honneur, chaque nouvelle grimace précipite ces personnages vers le drame. On ne sait quelle forme il va prendre (accident, fait divers sordide, sanction sociétale...), mais on sait que cette course folle fonce vers l’abîme, fût-ce dans les éclats de rire.

Avec sensibilité, Sean Baker ménage quelques îlots, dans cette chute libre d’autant plus forcenée qu’elle ne saurait se poser comme mode de vie pérenne : de beaux moments, surprenants d’innocence, lorsque l’imagination des enfants se déploie soudain au contact d’un arc-en-ciel, d’une glace... et qu’elle oublie, pour un instant, les gros mots ; et la figure tutélaire du gérant de ce motel théâtre du monde, superbement incarné par Willem Dafoe, en unique rempart face à la folie humaine, voire - en une scène singulière... - animale.

Il n’empêche : en des teintes qui s’intensifient et s’assombrissent, sur fond de couchers de soleil apocalyptiques, le film atteint finalement son terme prévisible et laisse le spectateur avec le sentiment d’un désastre inéluctable. Subsistent également la tendresse et l’humour avec lesquels la caméra de Sean Baker aura accompagné ces personnages jusqu’à leur catastrophe. Et une certaine charge dénonciatrice, quand on sait que « The Florida Project » était le nom de code donné aux projets d’implantation des parcs Disneyland. Les couleurs pimpantes virent soudain et s’obscurcissent jusqu’au noir de la caricature, à la noirceur terne de ceux que la fête laisse dans l’ombre et ne pousse pas sur le devant de la scène...

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