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Dans ce film, il est donc avant tout question de point de vue.
Ce n'est pas l'enquête qui compte le plus, ni son résultat, c'est surtout-comme souvent dans des films aussi réussis-la manière dont l'histoire est racontée.

On a tous vu beaucoup de polars/thrillers : il y a des classiques du genre se plaçant du côté du policier, d'autres du côté du criminel, d'autres s'intéressant à la relation qui les unit tous deux, ou bien à la victime. Ici, Gustav Möller procède de manière inédite, en se lançant un double défi : raconter un thriller macabre en restant dans une pièce de commissariat terne, sans ellipse, avec tous les risques d'ennui ou de longueurs possibles d'une part, et ce, d'autre part, par l'intermédiaire d'un personnage incontournable du polar mais jusqu'ici toujours plus ou moins oublié-ou du moins jamais aussi central : le standardiste, celui qui met en relation les divers services de police... Prouesse scénaristique donc et focalisation sur un personnage-relai capital, qui jamais n'avait eu droit à son long-métrage...Il fallait y penser ! Car on a tous connu cette voix dictant aux habituels personnages des polars, les flics taiseux ou forcenés, une mission, ou les prévenant d'une urgence, mais jamais personne n'avait pensé à centrer un film sur cette figure, cette voix mystérieuse, anonyme, mais cruciale et, surtout, omnisciente. On ne voit rien et on voit tout.
Car le film, et c'est là que ce polar devient passionnant, est double : stricte focalisation interne, subjectivité totale à laquelle le spectateur ne peut échapper (quasiment pas un plan sans le personnage principal à l'écran), nous faisant vivre, en temps réel, l'expérience vécue, la tension, la folie d'un tel rôle, mais aussi, par le biais d'un point de vue certes subjectif mais centré sur un personnage qui est un intermédiaire, par lequel toutes les informations gravitent, sur le visage duquel toute la charge émotionnelle du film repose, omniscience totale. Les voix, seuls relais du hors-champ gigantesque que construit cette heure vingt-cinq, nous donnent accès, en même temps, à tous les points de vue du crime, mais sans quitter le commissariat, sans quitter la conscience enfiévrée, à bout de nerfs, de l'intermédiaire, soit celui condamné à tout savoir sans pouvoir grand-chose, un témoin à la puissance limitée.

D'autant qu'Asger, notre standardiste, n'est pas à sa place habituelle : on comprend vite que ce n'est pas son service le téléphone, et le film révèle petit à petit, par des silences, des entre-deux, qu'Asger est un flic d'habitude actif, aux commandes, pragmatique, avec un partenaire-un homme d'action, celui qui reçoit ses ordres du standard donc. Le point de vue du spectateur- nouveau, inhabituel pour l'amateur de polars accoutumé à des poursuites et des bagarres-est ainsi mimétique de celui d'Asger : le décentrement que l'on fait opérer au spectateur fait écho à celui du personnage. Et, par la portrait précis de ce personnage qui d'habitude était un inconnu (renversement total : le polar classique montre tout, sauf lui, ce film-ci ne montre que lui) le scénario s'enrichit encore, de troublants parallèles se tissant entre le standardiste, le flic d'apparence irréprochables, "gardien", garant de la sécurité, et les éclopés qu'il a au bout du fil. Le titre du film laissait entendre l'idée centrale de culpabilité : de fait, le film retravaille à sa manière la frontière, chère à Friedkin, du bien et du mal, du coupable et de la victime. Avec ses multiples rebondissements ce huis-clos poussé à bout nous fait osciller jusqu'à une conclusion impossible : meurt en nous comme en Asger la croyance d'un monde bien partagé entre coupables et victimes.

Mais cette culpabilité innervant le scénario n'est pas sans toucher à la question sociale : chaque personnage du film paraît à un moment du film avoir quelque chose à se reprocher, être "le" coupable que dit le "The" du titre, mais on peut se demander-et le film nous y invite clairement-si le titre ne désigne pas aussi, en filigrane, une société standardisée, glaciale, qui pousse à bout ceux chargés normalement du maintien de la sécurité, au point que ces "gardiens" deviennent sinon meurtriers, du moins ivrognes, et, pire encore, qui rappelle à l'ordre celui qui prend à cœur la tâche, aussi désespérée que nécessaire, d'aider jusqu'au bout. "C'est pas ton boulot", répète-t-on de manière sidérante à Asger au cours du film, opiniâtre, obsédé dans sa tâche, même quand il demande à envoyer du secours pour des enfants isolés. Tout le film est là : c'est ce qu'une société aseptisée dit à celui qui veut se repentir, mais c'est aussi ce que le polar a toujours dit, en creux, depuis toujours au personnage auquel Gustav Möller donne aujourd'hui le devant de la scène, lui rétrocédant sa noblesse, et sa douleur.

Léo_Mesguich
9
Écrit par

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