Dialogue avec un grand monsieur

Avis sur The Irishman

Avatar Brieuc Kaesmann
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Ce qui m'a toujours fasciné avec Martin Scorcese; au delà de ses mise en scène grandioses, de ses, ambiances et de ses personnages toujours marquant; c'est cette capacité qu'il a de sans-cesse s'approprier si bien les scénarios qu'il adapte, qu’expérimenter un Scorcese s'apparente aujourd'hui à un dialogue cinématographique avec le réalisateur.

The Irishman nous conte l'histoire de Frank Sheeran, interprété par le grandissime Robert de Niro, qui va connaître une ascension fulgurante dans la mafia New-Yorkaise pendant les années 60' et 70'. Mais la substance de cette histoire n'importe réellement que si on la compare aux autres films sur le même thème qu'à précédemment réalisé Scorcese, ou bien même simplement à la quantité de films traitant de mafia comme il en pleuvait il y a de ça quelques décennies. Le constat premier qui m'ait venu à l'esprit à la fin du visionnage était cette impression de sagesse, de maturité qui s'était dégagé du film. Je venais de passer 3 heures à regarder des mafieux sans que jamais aucun symptôme du film de mafieux n'apparaisse. Oh certes, on est gratifié d'une petite bagarre, d'un meurtre à de quelques très rares occasions. Mais la grande majorité du métrage présente plutôt de longues scènes de discussion, d'implications politiques, l'enjeu qui occupe la plus longue partie du film est bien celle de la rédemption de Hoffa. On est loin du standard des Affranchis ou Casino. Et c'est pour cela qu'à mon avis, The Irishman est un film bien plus proche de Taxi Driver que des Affranchis, tant il nous prend à contre-pied de son standard, tant son message s'éloigne de son sujet et donc tant son analyse abstraite est intéressante.

Il est important également de souligner la performance du trio principal qui compose le casting, De Niro est devenu tellement important dans le cinéma de Scorcese qu'on n'imagine plus quelqu'un d'autre jouer ce mafieux, le Johny Boy de Mean Streets a bien grandi mais personne ne transmet mieux le regard de son metteur en scène que lui depuis lors. Pour ce qui est d'Al Pacino, son rôle est finalement assez innatendu mais il est assez pertinent tant les sauts d'humeur et la prestance que demande son personnage sied à son interprète. Cependant, les honneurs reviennent sans conteste à Joe Pesci. On l'avait pas revu depuis longtemps et on ne peut qu'être heureux que Scorcese ait autant insisté pour tourner avec lui, il est simplement parfait dans son rôle de patriarche, cette scène pendant la fête où il discute avec le personnage de De Niro en lui expliquant

l'ultimatum

, puis celle-ci, au petit-déjeuner où son personnage change totalement de registre quand il ne se positionne plus en tant qu'ami, mais en tant que supérieur. On sent chaque changement de position, chaque déchirement qu'il ressent alors qu'il se doit de se résigner. Le meilleur second rôle pour les Affranchis aurait la légitimité d'y prétendre à nouveau !

Enfin, pour essayer de dégager le message du film, il faut s'intéresser à des éléments qui finalement n'ont que peu affaire avec le scénario, comme c'est bien souvent le cas avec ce genre de cas. Pour commencer, les personnages sont tous d'un âge avancé et on le ressent dès le début du film, même si ils sont supposés être jeunes. Et je n'opte pas pour l'hypothèse selon laquelle Scorcese aurait choisi ses acteurs indépendemment de leur âge. Pour moi, il sert à montrer qu'à l'image de lui-même, sa vision du monde a changé au cours de sa vie. Il revient aux sources de son succès avec le film de mafieux mais montre une image bien moins agréable et fasciné qu'avant.

Etre Frank Sheeran, ce n'est pas être Charlie, ce n'est pas être Henry Hill ni Ace, c'est finalement aux antipodes du stéréotype Tony Montana. Frank Sheeran m'a donné l'impression que ces actions le faisait souffrir, au cours de sa vie, il perd une de ses filles, il assassine son meilleur ami et plus encore, il ne montre jamais

(en dehors de la cérémonie, mais finalement la conclusion de la scène ternis exactement ce sentiment de bonheur qui se révèle alors factice)

de bonheur.

La mafia n'est plus ce "nirvana" dangereux selon Scorcese, elle est ce pouvoir incontrôlable que chacun veut contrôler, ou tout le monde perd au bout du monde. Il regarde en arrière et se rend compte qu'il est temps d'apporter une réflexion plus mature sur le monde et sur son propre cinéma qui a bien évolué aujourd'hui.

On en arrive maintenant aux dernières minutes,

qui nous offrent une réflexion sur la mort personnifié par De Niro, interprété par Scorcese. Le personnage regarde autour de lui, pense à sa mort, à la religion, l'accepte avec sagesse, veut renouer avec son passé, avec ses erreurs, et pourtant ne change pas dans sa nature, il n'avoue pas avoir assassiné Hoffa. Et ce point-ci est particulièrement intéressant quand on sait que dans la réalité, Frank Sheeran avoue peu avant sa mort et donc contredit le film. Enfin, je pense que ce dernier plan, cette porte ouverte, nous invite avant tout à redécouvrir l'oeuvre de son auteur, à redécouvrir le cinéma, et que cet héritage qu'il nous laisse en tout humilité, est avant tout une fresque nous contant la vie de cet homme, au moins aussi intéressante que les histoires qu'il nous raconte.

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