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C'est pas parce qu'on est pas d'accord avec un film qu'il est mauvais.

Fondamentalement, je crois que Matthew Vaughn et moi, on s'entendra jamais vraiment sur plein de questions tant esthétiques que (surtout) politiques. C'était clair dès le premier film de lui que j'ai vu - Kingsman numéro 1 -, une parabole touchante sur la façon dont les petits voyous londoniens qui écoutent du rap à l'envers avec leur casquette en verlan doivent s'élever dans la société et adopter le savoir-vivre de l'aristocratie. Mais le cinéma, c'est plus que ça: Kingsman, c'était peut-être un peu #problématique comme disent les gens qui votent Mélanchon sur Twitter, mais c'était aussi un très bon film d'action. Bien filmé, relativement bien écrit, surprenant, violent. Dans une galaxie où le blockbuster ressemble trop souvent à du Marvel, tellement lisse qu'on peut se voir dedans, ça faisait plaisir. C'était un film qui avait le sens du mauvais goût, en fait. Un film trashos de sale gosse dont le thème était la classe et l'aristocratie. Savant, et appréciable, mélange.

Qui a bien vite montré ses limites avec sa suite - The Golden Circle, qui perdait complètement le dosage pour aller s'abîmer dans une espèce de vomissure néo-Roger-Moore pleine de caméras introduites vaginalement et de commentaire hyper profond sur le cannabis. Et maintenant, c'est reparti pour un tour. Le pire des trois ...

C'est pas parce qu'on est pas d'accord avec un film qu'il est mauvais. Mais des fois, il est mauvais quand même ...

Avant toute chose, expédions vite fait une liste de griefs, disons, d'ordre idéologique, parce que je ne peux pas prétendre que ça n'a pas influé sur mon opinion au visionnage. Si ça vous insupporte, sautez jusqu'à la fin de la liste, tout ça tout ça.

1) Le propos sur la bonté fondamentale et constitutive de l'aristocratie anglaise, c'était déjà pénible avant, mais là, wow. La présence d'Eggsy avait pour effet de complexifier un peu tout ça, de créer une tension, quelque chose d'un peu intéressant, mais là on a presque l'impression de voir un film de propagande. Ce qui a un certain sens, je suppose - l'Angleterre vit une époque, on va dire ça gentiment, troublée, et sans vouloir psychanalyser Vaughn, je peux comprendre qu'il veuille faire du roman national version blockbuster (Nolan avait pas fait autre chose avec son Dunkerque, après tout, c'était juste dans un emballage qui revendiquait moins son mauvais goût). Mais d'un point de vue scénaristique, c'est ... pénible.

2) En parlant de résonnances contemporaines, le fait de faire du méchant un écossais revenchard au moment où la poussée pour une indépendance de l'Ecosse (avec des liens quant au clivage gauche/droite, hein, considérant que les Conservateurs ont une emprise de fer en Angleterre et que le Parti National Ecossais est de centre-gauche) est à son plus fort, c'est ... pas neutre.


3) Il y a des méchants communistes qui sont très très méchants parce qu'ils sont communistes: un cliché d'écriture tellement énorme que je le croyais interdit par la Convention de Genève.

4) Qu'un film d'action ne soit pas un documentaire historique, c'est tout à fait compréhensible, mais la façon dont le métrage passe son temps à réduire l'histoire à une succession d'individus (souvent, des aristocrates), ça vire assez vite au pénible - ce n'est pas que le film ignore un contexte (encore que, la façon dont la Première Guerre Mondiale, en France, est représentée sans aucun français, c'est riche), c'est plus qu'il nie le fait que le contexte et la matérialité de l'histoire existent, au profit d'une chaîne de Grands Hommes.

5) La scène post-générique qui fait du "Hitler et Lénine, c'est tout pareil, en fait, l'extrême gauche, l'extrême droite, c'est un peu la même chose, les extrêmes, parce que les extrêmes c'est trop extrémiste ... wesh bro vas-y repasse moi le oinj" m'a donné l'impression que le film avait en fait été co-écrit par une Natasha Polony en fin de soirée, donc merci pour ce moment.


6) Raspoutine, c'est la meilleure partie du film, mais on aurait pu éviter tout le propos à base de "mmmm regardez ce mec pas hétéro, il est louche il est bizarre et il sent mauvais", parce que quand même même James Bond arrivait à dépasser ça circa 2012 et Skyfall.

Bon. Avec tous ces ingrédients, on aurait tout de même pu avoir un film potable, nous ne leurrons pas. Mais non.

Ce qui définit les films de Vaughn, à mon avis, c'est ce sens de la fulgurance, de la petite scène choc ou de la réplique qui cueille. The Golden Circle, c'est très médiocre, mais il y a des bouts qui me restent toujours en tête des années après: le combat final avec Pedro Pascal et ce sublime accompagnement musical; le caméo d'Elton John; dans une moindre mesure la scène d'ouverture dans la voiture. Et, à tout seigneur tout honneur, il y a quelque moments de cet acabit dans The King's Man. Surtout un, en fait - cette longue scène avec Raspoutine, qui est un vrai morceau de bravoure: la performance de Rhys Ifans est perchée juste sur le fil entre l'excellence et le nanardesque le plus total, c'est un bonheur complet, et des péripéties complètement improbables débouchent sur une scène d'action d'anthologie, à la chorégraphie parfaite, rythmée par du Tchaikovsky. C'est très, très bon. On retrouve ce niveau à quelques reprises après coup - cette très bonne scène silencieuse de bataille au couteau dans les tranchées, et le combat final, par exemple. Mais trop, beaucoup trop rarement - parce qu'il y a quand même un film en dehors de tout ça.

Des trois Kingsman, sans avoir chronométré montre en main, je me hasarderais à dire que c'est celui-ci qui a le moins d'action, et le plus d'intrigue. Ce qui est déjà un problème parce que l'action est tout de même ce qui justifie la franchise (est-ce qu'elle existerait encore sans la claque qu'a mis au public la scène de l'église dans le premier volet? j'en doute), mais qui l'est encore plus lorsqu'on prend en considération ce que ça fait au ton du film. Le grotesque n'a pas disparu, mais il côtoie maintenant des scènes d'un sérieux absolument papal sur le destin d'une jeunesse sacrifiée et la violence de la guerre. Vaughn veut mixer dans un shaker des blagues à base de chèvres et de vomi d'un côté, et Les Sentiers de la Gloire de l'autre. C'est peu dire que de dire que c'est indigeste.

C'est en fait un film qui a profondément le cul entre deux chaises: jamais assez sérieux pour crédibiliser ses enjeux et impliquer le spectateur; jamais assez drôle pour tenir le comique pendant tout le métrage, à un niveau structurel qui ajouterait vraiment quelque chose à l'expérience. Même le propos sur la guerre semble comme tiraillé. Est-ce que c'est un film sur le sacrifice atroce d'une jeune génération, qui nous dit que mourir pour sa patrie n'est jamais justifiable? Ou est-ce que c'est un film sur la nécessité de partir en guerre et de renoncer à son pacifisme, peu importe le coût humain, quand l'obligation s'impose? On penche à la rigueur pour la deuxième option (cf. la mort du grand méchant), mais le film ne choisit jamais, choisissant l'argent du beurre et le cul de la fermière. S'il s'était assumé, il aurait été réac mais intéressant - ce qui est toujours mieux que pusillanime et ennuyeux.

Parce que oui, on finit presque par s'ennuyer, tant la dramaturgie ne porte pas le film. Il n'y a aucun rythme - le dernier acte arrive presque par hasard, à cause d'une coïncidence à base de chèvres (encore une fois), et la seule chose qui fait avancer les enjeux de l'intrigue, c'est la mort de divers personnages à intervalles plus ou moins réguliers, les scénaristes appuyant sur ce "bouton décès" comme sur un défibrillateur pour faire repartir le pouls de la narration. (Ce qui était déjà un problème dans le précédent, qui tuait un des personnages les plus intéressants du premier film juste pour montrer que ha ha, les choses sont sérieuses, attention).

C'est évidemment lié au personnage du fils - que le film annonce comme le héros, mais qui finit par mourir pour lancer ledit troisième acte. On passe énormément de temps avec lui, mais comme il n'est pas le vrai protagoniste, les scénaristes ne lui ont donné aucune ampleur: son seul trait de personnalité ('veut combattre dans la guerre") est celui qui sert à motiver sa mort, comme de juste, mais du coup, toutes les scènes de dialogue avec son père sont fondamentalement répétitives, ressassant le même conflit, encore et encore. Les aléas du personnage-fonction ... voir, à ce même titre, la mort de Kitchener et celle de la mère dans le prologue: tous les trois ne servent qu'à motiver Oxford. Donc du coup, tout le film n'est qu'une boucle autour de la question "est-ce que ce type va faire quelque chose"?

Paradoxalement, comme le fils est une coquille vide complète, ils sont obligés de se tordre dans tous les sens pour que la scène de sa mort arrive d'une manière un temps soit pas surprenante, d'où cet embrouillamini marivaudesque à base d'identités confondues, où tous les personnages prennent les pires décisions possibles pour forcer l'inévitable.


Au final, il reste quand même une texture à la mise en scène de Vaughn - la barre est basse, mais vu le calibre du blockbuster hollywoodien actuel ... -, et il sait indéniablement s'entourer niveau interprètes, avec une ribambelle de très bons premiers et seconds couteaux anglais. Ca fait toujours très plaisir de voir Gemma Arterton, Tom Hollander revient au film d'action après Pirates des Caraïbes dans un triple rôle assez fendard, et Charles Dance suinte, comme à son habitude, la classe.

C'est d'autant plus dommage de voir tout ce talent partir dans cet improbable pudding, un rappel que l'Angleterre n'est pas que le pays d'Hitchcock, mais aussi cette contrée qui a cru pendant des siècles que faire bouillir de la pâte était le summum des achèvements culinaires.

Tibère_Lechat
3
Écrit par

il y a 5 mois

66 j'aime

18 commentaires

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Plume231
1

Passé décomposé !

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