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Avis sur The Lighthouse

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Le phare, qu'il soit à on ou pas, est un invité plutôt rare au cinéma, cette parcimonie pouvant aisément s'expliquer de par la difficulté de tourner dans pareil environnement. Cet inconvénient est pourtant également ce qui fait sa force : peut-on rêver cadre plus idéal pour un hui-clos qu'une tour solitaire perdue au milieu d'un océan déchaîné ?

Le plus souvent cependant, cette isolation n'aura été utilisée qu'à des fins romantiques : Sandrine Bonnaire et Grégori Dérangère dans L'Équipier (2004) ou plus récemment Alicia Vikander et Michael Fassbender dans Une Vie entre Deux Océans sont ainsi quelques uns des couples formés à l'ombre d'une "tour de lumière" comme le dit joliment l'anglais. L'approche du réalisateur Robert Eggers est radicalement différente : initialement prévu comme une adaptation d'une nouvelle d'épouvante d'Edgar Allan Poe, The Lighthouse joue ainsi la carte de ce que les Américains appellent "l'horreur psychologique" pour finalement livrer un commentaire social aussi inattendu qu'intelligent. Autant vous le dire tout de suite, il s'agit de mon film préféré vu en 2019.

Robert Eggers, c'est bien sûr l'homme d'un seul film précédent, mais pas n'importe quel film : The VVitch, A New England's folktale, sombre histoire de sorcière et de possession dans la Nouvelle-Angleterre puritaine du XVIème siècle, et véritable bouffée d'air frais dans le monde cloisonné et rébarbatif du film d'horreur. Loin de s'accommoder de clichés destinés à arracher quelques vagues sursauts au spectateur, The VVitch se voulait avant tout une véritable étude de personnages irrémédiablement façonnés par l'obscurantisme de leur époque. Baignez le tout dans une photographie somptueuse et accompagnez-le d'une bande-son d'inspiration baroque, et vous obtiendrez un remarquable premier essai de la part d'Eggers. D'ailleurs, comme je le rappelle dans ma critique, c'est la bande-annonce de son deuxième film qui m'avait donné envie de voir le premier ! (https://www.senscritique.com/film/The_Witch/critique/199725244)

Plusieurs des thèmes principaux de The VVitch se retrouvent d'ailleurs dans The Lighthouse : la mise à l'écart, la méfiance pathologique, la superstition, la misère sexuelle, le choc des générations, l'utilisation de la nature et notamment des animaux comme métaphore divine (le goéland se substituant cette fois-ci à la chèvre) et surtout l'impossibilité de communiquer. Je souhaiterais m'attarder sur ce dernier sujet en particulier, mais pour cela un bref état des lieux s'impose.

The Lighthouse nous emmène une nouvelle fois en Nouvelle-Angleterre, mais à la fin du XIXème siècle. Ephraïm Winslow (Robert Pattinson) et Tom Wake (Willem Defoe) sont les deux gardiens d'un phare sans nom, situé sur une île au large de la côte. Le premier est un jeune homme taiseux et taciturne, un peu touche-à-tout, ex-instituteur, ex-bûcheron, dont c'est la première affectation en tant que gardien de phare. Le second, a contrario, est un vieux loup de mer réduit au travail saisonnier par une blessure à la jambe, grossier, vulgaire et peu accommodant. Fort de son expérience, Wake garde jalousement le sommet du phare, dont il interdit l'accès à Winslow, réduit à des basses besognes toutes plus difficiles les unes que les autres.

C'est peu dire que le courant a du mal à passer entre les deux collègues, mais ce n'est pas qu'une question de caractères. Lettré et terre-à-terre, Winslow a bien du mal à s'accommoder du peu de manières de Wake, qui lui fait pourtant effectuer les travaux les plus dégradants. Cette dimension sociale du conflit entre les deux personnages et de leur descente vers la folie est à mon sens la principale constituante de l'unicité de The Lighthouse, ainsi que son véritable moteur.

Mais il n'y a pas que cela : comme dans The VVitch, le surnaturel est au rendez-vous, mais uniquement par à-coups, et une nouvelle fois filmé de telle manière à ce qu'il soit malaisé de distinguer rêve et réalité. Une bonne partie du folklore marin passe au crible et la bande-son, toujours signée Mark Korven, est à l'avenant, donnant l'impression de surgir des entrailles grouillantes d'une gigantesque baleine échouée. Tout le travail sur le son est d'ailleurs remarquable, avec ce rugissement de la sirène (oh, comme le français est ici commode!) comme leitmotiv particulièrement glaçant.

Si The Lighthouse a beaucoup fait parler de lui depuis Cannes, et continuera de faire parler de lui, c'est bien sûr aussi en grande partie en raison de sa technicité et de son aspect. Eggers a choisi de rendre hommage aux grandes heures du cinéma d'horreur, notamment allemand, des années 1920-1930 en optant pour le noir et blanc au 35 mm ainsi qu'un format 1.19:1 renforçant l'impression de claustrophobie et de secrets. Mais ce n'est pas tout : les angles, les prises de vue et le montage sont également très oldschool, avec notamment cette contre-plongée en gros plan sur le visage possédé de Willem Defoe, qui n'est pas près d'arrêter de hanter mes nuits.

En parlant des acteurs : il y a de la nomination dans l'air, c'est moi qui vous le dis (enfin, j'espère, car les Oscars et moi on est rarement sur la même longueur d'ondes).The Lighthouse vient définitivement clore le bec à tous ceux qui penseraient encore que Robert Pattinson n'est que le bellâtre insipide de la cataclysmique saga des Twilight. Son jeu expressif mais tout en retenue est en parfaite adéquation avec celui de Defoe, dont le bagout se prête particulièrement à ce genre de rôle et de dialogues.

The Lighthouse est donc tout ce que j'avais espéré en voyant sa bande-annonce démentielle, et plus encore : non content d'atteindre la perfection du point de vue technique et esthétique en rendant hommage à un certain type de cinéma depuis longtemps révolu, il parvient à s'émanciper du piège de son seul aspect formel pour narrer une histoire de descente aux enfers, aussi prenante que dérangeante, et complètement intemporelle. Apparemment, le prochain film de Robert Eggers traitera des Vikings... si seulement il pouvait s'agir d'une adaptation du roman graphique Erik le Rouge de Søren Mosdal !

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