Le Colin est un homard

Avis sur The Lobster

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Suis-je le seul à trouver que, avec sa petite moustache et ses lunettes, Colin Farrell ressemble furieusement au Dirk Bogarde de Mort à Venise ? Et finalement, si c'est le cas, ce n'est sûrement pas un hasard. De même que Bogarde, dans le film de Visconti, attend la mort dans un palace de Venise, de même Farrell est planté ici dans un hôtel où il attend sagement d'être transformé en animal, à moins d'être en couple avant cela. Dans les deux cas, il y a quelque chose de morbide dans cet hôtel et dans ce que l'on y fait.
Après Canine et avant Mise à mort du cerf sacré, deux films où le thème de la famille est central, Lanthimos attaque, une fois de plus, la base de la famille, à savoir le couple. Nous voici donc à une époque où la vie de célibataire est interdite. Couple obligatoire ! Si vous êtes seuls, on vous plante dans un hôtel et vous avez 45 jours pour trouver la compagne qui aura le plus de points communs avec vous. Attention, on ne parle pas d'amour. On ne demande pas de tomber amoureux. C'est simplement une question de compatibilité.
Uchronie ? Utopie ? Vous êtes sûrs ? Le questionnaire, en ouverture du film, ne rappelle-t-il pas l'inscription sur certains sites qui organisent des rencontres par affinités ? Et pour remplir les critères, certains n'hésitent pas à se mutiler (la scène où Ben Whishaw, acteur décidément génial, se fracasse le nez contre la table pour remplir les conditions d'un couple, rappelle furieusement celle de Canine où une des filles se pète les dents à couple d'haltère ; dans les deux cas, il y a une volonté de se sauver, au risque de se blesser gravement).
Nous voilà donc, une fois de plus, dans une dictature. La dictature des apparences, celle qui impose la vie en couple comme la seule forme de vie « normale » et qui rejette comme inadapté, marginal, asocial toute personne célibataire, que ce soit par choix ou de façon subie. Et les méthodes employées dans cet hôtel sont bel et bien celles d'une dictature. Nous avons les séances d'instruction de groupe, où le public assiste à des scènes édifiantes sur les avantages de sortir en couple (pour nous sauver lorsque nous nous étranglons au restaurant, pour éviter que d'affreux violeurs nous attaquent la nuit, etc. La scène est hilarante, ce qui permet de rappeler qu'il y a une forme d'humour derrière la froideur apparente du cinéma de Lanthimos). Nous avons aussi et surtout les scènes de chasse : il s'agit de partir dans les bois chasser les « Solitaires », un groupe de résistants qui refusent cette dictature du « couple obligatoire » et qui, du coup, sont considérés comme de la sous-humanité nuisible.

Et c'est ce groupe que David rejoindra dans la seconde partie du film. Un groupe qui semble plus libre. La société lisse et froide de l'hôtel s'oppose à la vie qui semble régner dans ces bois. Les uns ont un bel uniforme alors que les autres sont habillés en chasseurs-cueilleurs. Cependant, on se rend vite compte que cette seconde société de vaut pas mieux que la première. Ici aussi, nous sommes confrontés à des règles absurdes édictés de façon incompréhensibles pour contrôler les membres et les faire rentrer dans des catégories bien déterminées. Et ici, décidés à s'opposer catégoriquement à la société extérieure, les Solitaires refusent toute forme de couple et interdisent l'amour, sous peine de châtiments.
Pire encore, le monde des Solitaires, c'est celui que la solitude absolue, de l'isolement. Chacun est de son côté et il n'existe pas de société à proprement parler. Alors que l'amour et les relations sexuelles sont interdits, la masturbation est considérée comme « être soi-même ». Et il faut voir cette scène (très drôle, elle aussi) où chacun danse de son côté, seul, écoutant de la musique par des écouteurs.
Le problème de David, dès le début du film, c’est qu'il n'entre dans aucune catégorie. Lorsqu'on lui demande s'il est hétérosexuel ou homosexuel, il est incapable de répondre. Mais on exige une prise de position, un engagement d'un côté ou de l'autre. Lorsqu'on lui demande sa pointure, il est, là aussi, dans un entre-deux qui n'existe pas. De même, lorsqu'il est à l'hôtel il est incapable de se mettre en couple alors que c'est obligatoire, et lorsqu'il est chez les Solitaires il tombe tout de suite amoureux alors que c'est interdit. Une façon formidable de nous dire que l'on peut être opposé à une forme de politique sans tomber dans l'inverse (si on devait faire un parallèle historique, on peut être anti-fasciste sans être communiste). Or, les sociétés autoritaires se basent sur une caractérisation sans appel des individus. Si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. David ne parvient pas, quant à lui, à être de l'un ou de l'autre.
Très réussi esthétiquement, The Lobster parvient, comme Canine, à être un film riche de significations en prenant la forme d'une fable uchronique. Même si j'ai préféré Canine, même si je trouve que la seconde moitié de The Lobster est moins dense, moins passionnante, et peut-être trop longue, il faut dire que l'ensemble constitue quand même un très beau film.

[7,5]

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