Marche funèbre

Avis sur The Revenant

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Ce n'est pas très conventionnel, mais commençons par une mise au point entre rédacteur et lecteurs : je fais partie des rares personnes qui n'ont pas aimé Birdman, le précédent travail d'Alejandro González Inárritu. Superbement éclairé et interprété, on pouvait se sentir exclu de tous ces efforts par un discours rapidement irritant, et par un rythme laborieux sur la durée. De même, il n'est pas interdit d'avoir de plus en plus de réserves envers Babel et surtout Biutiful, très pénible une fois revu. Mais trêve de reproches, cette introduction est seulement là pour dire qu'il n'est pas nécessaire de vouer un culte au cinéaste pour apprécier The Revenant.

Répétons-le, quitte à enfoncer une porte ouverte : la notion de buzz compte parmi ce qui est arrivé de pire au cinéma. Avant, il fallait que le film soit bon pour être vu, aujourd'hui, il suffit souvent qu'il soit vu pour être bon, du moins quand il est précédé par des campagnes promotionnelles excitantes mais pernicieuses (The Raid et ses avis dithyrambiques martelés jusqu'à plus soif, Paranormal Activity et ses premiers spectateurs soi-disant traumatisés). Rien de grave en soi, une méthode de vente ne changeant que la réception du produit fini, pas sa valeur réelle. Le problème vient plutôt de la méfiance qui finit par naître dans l'esprit du spectateur au fil du temps.

Une méfiance qui peut s'avérer fondée ou injuste, chose difficile à définir avant la séance et lors des premiers retours, de peur que l'hyper médiatisation n'ait encore fait son office. Quand on se targue d'écrire (humblement) sur le cinéma, la posture du détracteur peut d'ailleurs vite vous donner le bonnet d'âne du vieux con blasé, incapable d'apprécier un travail pourtant applaudi à tout rompre depuis déjà, au bas mot, trois matinées ! Alors avant la sortie, lorsque le film en question est annoncé comme un monument du 7e Art, comme un classique instantané dont le tournage fut arraché à une météo difficile, la méfiance est double, voire triple.

Méfiance double, car il s'agirait donc d'un long-métrage qu'il est insensé de ne pas applaudir si on aime le cinéma, à la fois blockbuster et geste créatif, pavé filmique dont la violence l'exclut en plus du public familial, soit un pseudo gage de qualité artistique. Méfiance triple, car le petit jeu consistant à deviner si DiCaprio aura enfin son Oscar s'est transformé en authentique suspense carriériste, comme si les prestations du comédien ne pouvaient désormais plus se passer du filtre de la récompense. Forcément, un rôle « à performance » puis une bande-annonce le montrant déjà la bave aux lèvres et les yeux exorbités aura pu déclencher ce même réflexe de méfiance...

Traduction : si l'effet de buzz est pénible quand il fait passer des vessies pour des lanternes, c'est bien quand il pénalise des travaux effectivement méritants qu'il devient problématique. Car on oublie un peu vite que l'ami Leonardo a depuis longtemps donné dans la performance, notamment dans Basketball Diaries, drame de 1995 où il tenait le rôle d'un adolescent rongé par la drogue. Les émotions extrêmes et les rôles exigeants sont un sport qu'il pratique brillamment, et ce n'est pas pour rien s'il poursuit sa collaboration avec Scorsese, dont le style fiévreux fut poussé au maximum en même temps que l'énergie du comédien avec Le Loup de Wall Street.

Si l'on prend en compte ces éléments, The Revenant est une expérience viscérale mais réjouissante. Un voyage rude, assailli par le froid et la mort, doublé d'une marche funèbre éreintante pour qui la contemple les yeux grands ouverts. Et pourtant une aventure qui laisse le sourire aux lèvres, une fois que l'on réalise s'être pris en pleine gueule un film à la hauteur de sa réputation ! Un film qui ose marier contemplation et sauvagerie, gros plans inquisiteurs et vastes étendues neigeuses, avec une même envie de nous emmener au-delà du réel. Tourné entre le Canada et l'Argentine, The Revenant parvient à rendre fascinant une série de décors qui méritent à eux seuls l'achat du ticket.

Déjà loué dans la presse, il faut à nouveau saluer le travail du chef opérateur Emmanuel Lubezki, qui impose sa griffe au cinéma contemporain au même titre qu'un Frank Frazetta a pu influencer l'imagerie guerrière du XXe siècle. La référence s'arrête là, car si l'on ressent fréquemment dans le film d'Inárritu une puissance iconique faisant jeu égal avec les travaux de l'illustrateur, The Revenant ne concède rien à la fantasy, ni aux créatures monstrueuses. Malgré ses allures d'odyssée tellurique, le long-métrage demeure de bout en bout un récit à hauteur d'Homme(s), la présence d'un trophée de chasse symbolique étant le seul élément à appuyer la « résurrection » initiale du héros.

Au détour des nombreux tableaux mortifères qui jalonnent The Revenant, le spectateur consentant se retrouve fréquemment frappé par le sublime, au sens premier du terme, à savoir un sentiment trop fort pour être quantifié. Et si le réalisateur choisit pour leitmotiv une contre-plongée solaire où la lumière naturelle dicte la composition du cadre, il ne cite pas pour autant The Tree of Life ou Knight of Cups, déjà éclairés par Lubezki. Loin de conter la création du monde, ou de se laisser aller à une voix off s'adressant directement à Dieu, Inárritu fouille les regards, sonde l'horizon, et chorégraphie ses mouvements de caméra pour mieux appuyer le côté palpable, charnel, d'un survival qui n'est pas assujetti à ses accents mystiques.

Grâce aux expérimentations de Lubezki (objectif embué par le souffle des comédiens, scènes d'action déclenchées par une menace hors-champ...), The Revenant acquiert une résonance inouïe. À vrai dire, l'homme s'autorise des plans dont la proximité avec les visages évoque son travail sur le Ali de Michael Mann, biopic où des caméras miniatures nous immergeaient comme jamais au sein d'un ring de boxe. Un exemple édifiant de technique complexe mise au service d'une approche sensitive de la mise en scène, le public pouvant ici être cueilli par un tableau glacial comme fasciné par des cadres dont l'amorce laisse place à l'œil d'un cheval comme au canon d'un fusil.

Ayant fait du plan-séquence l'argument majeur de Birdman, Inárritu se lance de nouveaux défis tous relevés avec brio, la célérité de sa mise en scène atteignant toujours de nouveaux sommets sur deux heures trente. Le plus beau est que le rythme interne de The Revenant, grâce au mélange de brutalité et de contemplation évoqué plus haut, trouve un équilibre fascinant. Toujours un mouvement de caméra surprenant, une nouvelle audace esthétique ou sonore, l'ensemble étant de plus tenu par un casting très solide où Tom Hardy se paye l'un des plus beaux rôles de sa carrière. Un personnage charismatique au sein d'un film ouvertement excessif, et pourtant maîtrisé.

Enfin, l'oeuvre propose un choc des cultures où la morale n'est pas la question centrale, la violence de chaque clan n'ayant rien à envier à celle de ses adversaires, quelle que soit la différence de langue. Une approche particulièrement stimulante, peut-être déjà présente dans le roman original de Michael Punke. Difficile de choisir son camp dans The Revenant, et c'est tant mieux, la subjectivité du point de vue exprimant la pluralité des intérêts économiques, géographiques et personnels qui confrontent les protagonistes. On sent toutefois oeuvrer en tâche de fond, l'humiliation d'un peuple dépossédé de ses terres et réduit à marchander avec les blancs pour échapper au génocide. Film-monstre hanté par sa soif de sang, le dernier Inárritu vise nettement plus haut qu'un petit buzz éphémère...

Il faut remonter au Vorace de la regrettée Antonia Bird, chef-d'oeuvre absolu (et absolument oublié) de l'aventure mystique et barbare en décors naturels, pour trouver des sensations approchantes, alors même que les directions esthétiques, narratives et thématiques des deux films ont peu en commun. S'il n'a pas la force ni le génie de ce lointain cousin, The Revenant demeure un coup d'éclat dont on espère qu'il ne sera pas hâtivement classifié dans la case « brouette à Oscar », bien qu'il les mérite. Vu la posture de son plan final, conclusion d'une histoire essentiellement physique dont le héros est vite contraint d'aller au bout de lui-même, le raccourci risque malheureusement d'être emprunté.

N.B : cette critique a été rédigée avant découverte de cet article sur Emmanuel Lubezki mais vu les échos que j'y trouve, je vous invite à le lire afin de mieux comprendre l'impact de son travail, dans The Revenant comme dans ses travaux antérieurs.

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