Le jeu de la vérité

Avis sur The Shanghai Gesture

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Enclave dans l’immense territoire chinois, Shanghaï attire des aventuriers de tous poils. Des joueurs notamment et des personnes brassant des affaires avec un beau paquet d’argent à la clé.
Le centre du film est la maison de jeux tenue par « Mother Gin-Sling » (Ona Munson), une chinoise au passé trouble. Elle règne en maîtresse à la fois séduisante et dominatrice sur un lieu incroyable. Plusieurs plans en donnent une impression extraordinaire. Au centre, un espace avec une roulette et un tapis pour les mises, avec la place pour une quinzaine de personnes tout autour. Les uns et les autres peuvent circuler, mais c’est un peu une arène, car au-dessus se trouvent plusieurs étages qui forment en quelque sorte des gradins. Chaque niveau est délimité par une balustrade richement décorée. Sur chacun de ces niveaux, de nombreuses personnes vont et viennent, discutent, observent ce qui se passe à la table de jeu. Il y a un brouhaha qui sonne comme l’activité d’une immense ruche. D’autre part, juste à côté de la table (où le croupier est un français), derrière un petit bureau, se tient un homme qui fait office de banquier ainsi que d’expert bijoutier. En un coup d’œil (à l’aide de sa loupe), il est capable d’estimer la valeur de tout objet qu’un joueur peut demander à placer en gage, pour obtenir de quoi miser à nouveau. L’expert dispose d’un panier dans lequel il peut placer un objet de valeur qu’il vient de récupérer. Une corde permet à un homme à l’étage supérieur de remonter le panier et d’encaisser les gains. Tout cela donne d’emblée une ambiance baroque inimitable.

Chez « Mother Gin-Sling » deux jeunes femmes viennent d’arriver. Une blonde américaine qui cherche du travail (elle semble peu regardante sur ce qu’on lui demandera de faire) et la brune Poppy Smith (Gene Tierney, dans le rôle qui la fit accéder au rang de star) accompagnée de son « frère » et qui, lorsque Mother Gin-Sling vient la trouver, fait sentir qu’elle n’est pas tout-à-fait la ravissante innocente qu’elle paraît au premier abord. En effet, elle annonce tranquillement « Je suis venue découvrir Shanghaï la perverse ». Poppy a le visage ensorcelant de la toute jeune Gene Tierney que Joseph von Sternberg se plaît à filmer de près, avec une lumière qui donne des plans de toute beauté. Dans le même ordre d’idées, Sternberg marque les esprits avec le personnage de "Mother Gin-Sling". Derrière son masque de femme à l’accoutrement fait pour impressionner voire intimider, il présente une femme qui discute avec les uns et les autres, affiche ses ambitions et son caractère. Son accoutrement est le point d’orgue du film : tout simplement inoubliable. Le visage constamment poudré (très clair) avec les sourcils rehaussés très largement. Surtout, la chevelure constamment mise en valeur par des ornements incroyables. Des nattes finement tressées qu’elle arrange en gros nœuds qui font des anneaux au-dessus de sa tête, des rubans dans le même style et une sorte de gros dollar horizontal, en brillants. Et je ne parle pas de son habillement. Tout cela indique qu’elle est la prêtresse du lieu. Toujours dans le même style, à un moment le personnage de Victor Mature dit qu’il aimerait bien voir la chevelure de Poppy défaite. En effet celle-ci est longtemps avec les cheveux attachés par derrière, le reste bien bouclé. Une scène la montre cheveux relâchés alors qu’elle porte un manteau en fourrure. C’est tout simplement somptueux. Et puisque j’évoque le personnage interprété par le docteur Omar (Victor Mature), autant dire que son look est également marquant, avec son fez et son immense cape coupée dans une riche étoffe, tout cela mettant en valeur ses yeux sombres et ses sourcils charbonneux. Autres personnages marquants, le chinois à grande stature qui est en quelque sorte l’homme de confiance de "Mother Gin-Sling", et enfin sir Guy Charteris (Walter Huston) l’homme d’affaires qui manœuvre pour que "Mother Gin-Sling" ferme et vende son établissement.

Rendez-vous est pris, à l’invitation de "Mother Gin-Sling", pour fêter le nouvel an chinois chez elle. Ce sera encore une fois l’occasion pour Sternberg de dévoiler son goût pour les décorations baroques, avec l’immense salle de réception.

L’intrigue du film n’est pas exceptionnelle, mais néanmoins captivante. Le plus intéressant se situe dans les rapports entre les personnages. On remarque notamment l’évolution de Poppy, qui de jeune fille à l’apparence fragile se métamorphose en femme rebelle pour justifier sa présence chez "Mother Gin-Sling". Si le film retient l’attention pour l’audace de ses décors et costumes, on note que Sternberg est aussi à l’aise pour faire sentir une ambiance grandiose dans un lieu immense que pour filmer ses personnages en gros plan (visages de Gene Tierney et Victor Mature notamment). On a tendance à se souvenir avant tout de Gene Tierney et Ona Munson, ce qui ne veut pas dire que Sternberg néglige les personnages masculins.

Ajoutons que le film laisse entendre que la vie est une sorte de jeu où chacun part avec un certain capital. On établit des relations et on fait des paris. On peut se montrer audacieux ou prudent et avoir plus ou moins de chance. Au final, il faut bien montrer son jeu et affronter la vérité.

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