Racailles de Shanghai

Avis sur The Shanghai Gesture

Avatar VilCoyote
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Un film noir, sans le moindre bon gars qui viendrait apporter un peu de vertu au milieu de tout ce vice. Et dans ce bal de gredins, c'est la tenancière de casino Mother Gin Sling qui fait danser tout le monde. Voilà un personnage sévèrement badass, avec ses coiffures qui lui donnent des airs de Méduse, prompte à pétrifier la fortune des audacieux et à renvoyer Persée dans le Péloponnèse avec son slip pour seul bagage. Pour compléter le portrait, des yeux malicieusement mi-clos et un sourire louche toujours aux lèvres, détaché et serein, celui d'une femme qui a toujours un coup d'avance et qui le sait, sûre de ses talents de marionnettiste pour diriger aussi bien ses sbires que ses pigeons.

Au delà de ce personnage on baigne dans un film hautement baroque, restauré dans un noir et blanc impeccable. Il y a des moments très graphiques, comme le défilé du nouvel an chinois ou ces vues d'ensemble du casino pareil à une arène, baigné par l'éclat des lustres géants et des dorures. C'est un festival de gueules de cinéma aussi, de Gin Sling à ses sbires, en passant par la moue tantôt dédaigneuse tantôt jalouse de Gene Tierney. Ah Gene Tierney... on a envie de jouer à Nuits de Chine nuits câlines avec elle, voire de lui pardonner son virage casse-burnes une fois qu'elle a découvert qu'on peut boire autre chose que du jus de fruit.

Soyons franc, le film ne fait pas quinte flush non plus. La transition entre la "Poppy" sûre d'elle et la pilier de bar accro à la roulette est montée de façon un peu trop simpliste par Von Sternberg. Le truc apparaît facile et rapide, alors qu'il aurait dû s'inoculer goutte à goutte comme un poison. Le personnage du gigolo oriental qui récite du Omar Khayyam était une bonne idée, mais alors il fallait pas le fringuer comme un chaouch qui sert le thé. Comment un type avec ce chapeau peut-il séduire Gene Tierney franchement ? Moi je vais me looker comme un amish et aller pécho Scarlett Johansson alors, si y'a plus de limite. Victor Mature joue très bien le je-m'en-foutisme en plus, mais c'est con du coup on pige encore moins ce qu'elle peut bien lui trouver. Au final on ressent plus une lubie passagère de fille pourrie-gâtée qu'une véritable descente aux enfers, et ça diminue la portée de l'histoire. Il faut savoir d'ailleurs qu'avant censure elle devait prendre place dans un bordel. Je vois d'ici Totor en mac qui lui colle des trempes et la gave d'opium jusqu'à la moelle... Je dis pas que ça aurait fait dans la nuance mais là au moins on aurait compris qu'elle en ait gros sur la patate.

Dans la grande scène du dîner, on assiste à une alternance de grands moments (Gin Sling qui abat ses cartes, les cages déployées aux fenêtres) et de parasitage par des personnages secondaires qui jouent comme des pieds de porcs aigre-douce. Cette réunion est le climax du film, c'est indéniable, mais y'a quand même un problème de clarté avec le milliardaire : on a bien du mal à comprendre si c'est une pourriture ou non, tant on nous dit tout et son contraire sur son passé. J'ai enfin une vraie réserve sur l'épilogue, abrupt et too much à mon sens.

Enfin bref, je vois ça comme des points qui empêchent le film d'être devenu un vrai classique, mais ça n'enlève pas le plaisir de regarder cette tragédie immorale à l'atmosphère décadente. La vengeance, l'appât du gain, la roue qui tourne... le tout servi par des joutes verbales qui font mouche, entre canailles qui n'ont ni naïfs à ménager ni fausses vertus à afficher.

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