Le retour satirique et flamboyant de la lutte des classes.

Avis sur The Square

Avatar Paul Staes
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The Square de Ruben Östlund est réellement le meilleur film de 2017, une oeuvre jubilatoire, drôle, hyperbolique et en même temps d'une pertinence satirique rarement égalée dans le genre. Des torrents d'indignation se sont élevés lors de sa projection parmi les milieux les plus riches et les plus bien-pensants de la société française et européenne, dénonçant un film lourd et donneur de leçon, preuve que celui-ci les avait un peu vexés. Ici, c'est l'électoral riche libéral macroniste anciennement de gauche qui est visée, et qui se pâme dans une forme de délire lâche et nauséabond, prenant pour eux-mêmes les privilèges contre lesquels ils luttaient il y a quelques décennies, et qui vivent dans une culture décadente, dans une société inégalitaire aux rapports humains absolument délétères, le tout surplombé d'une vision bisounours du monde. Le film raconte cette histoire de l'intelligentsia urbaine et bobo de l'art contemporain suédois, et notamment du conservateur, qui décide de mettre en place avec son équipe de communication une nouvelle oeuvre d'art, un carré au sol, dans lequel l'altruisme, l'empathie et l'égalité régneraient. Parallèlement à cela, l'homme se fait voler son portable et son porte-feuilles, début d'une prise de conscience du monde et de sa propre médiocrité, lâcheté et stupidité. Le film fait un portrait au vitriol de la société urbaine suédoise qui ressemble, comme dans toutes les capitales de notre monde, à ce que l'image populaire s'en fait : culture du grand village libérale et libertaire. Le film est très riche, et chaque scène est un joyau de pertinence, avec parfois une moquerie particulièrement appuyée, mais pourtant qui jamais ne sonne faux.

Quelques scènes sont absolument superbes de drôlerie. D'abord, au-delà de la critique de l'art contemporain, le spectateur se rend compte que l'art a cédé le pas au marketing et à la communication, donnant lieu à cette scène ubuesque dans laquelle des jeunes communicants cherchent à mettre en place de manière extrêmement artificielle un faux-buzz pour mettre en valeur cette oeuvre d'art contemporaine, pendant qu'un bébé hurle et reste seul et isolé par son père au coin de la pièce, sans que personne n'ose s'en plaindre. Le film est d'ailleurs parsemé de séquences dans lesquelles, en arrière-plan, l'on entend des cris de détresse auxquels personne ne répond jamais. Les inégalités égoïstes sont régulièrement mises en valeur par des plans absolument cyniques sur les sans-abris, qui contrastent avec la grande vie faussement altruiste menée par le personnage principal. La scène de la performance terrible d'un homme-singe lors du dîner de charité nous étreint d'ailleurs d'un malaise terrible quand celui-ci commence à faire preuve d'une violence inouïe, qu'il agresse sexuellement une femme et que tout à chacun baisse la tête, se soumettant lâchement à la loi de la jungle et à la loi du plus fort : joli métaphore de ce milieu d'arrivistes. Les nombreux plans montrant la foule dont les regards sont rivés sur les portables, ignorant les nécessiteux, sont superbes. D'autres scènes sont incroyables de pertinence, notamment la conférence d'un artiste contemporain interrompu par un handicapé ayant le syndrome de la Tourette, sans que chacun n'ose rien dire, et tentant de réagir de manière tolérante à cet homme qui crie des insanités hilarantes. Il y a également cette critique des rapports entre les hommes et les femmes, où après une scène bestiale de sexe, les deux amants se battent pour jeter le préservatif usagé, chacun se battant pour son propre intérêt, montrant cette terrible méfiance de l'homme pour la femme et la maternité. Cette scène fera écho à une autre où les deux amants se disputent dans le musée. Finalement, et sans pouvoir être exhaustif sur les grandes scènes du film, la critique du manque d'autorité d'un homme sur ses deux petites filles aux airs de salope américaines, ce qui marque une dichotomie terrible avec la violence des milieux pauvres, aux codes foncièrement opposés à la politesse délicate et ridicule du milieu bourgeois. Finalement, le personnage principal bobo ne parvient pas à échapper à son infâme classe sociale, et finit par paraître à nos yeux ce qu'il est : un homme médiocre qui détruit l'avenir de ses filles, un traître à ses idées et un ultra-égoïste dont les conséquences du comportement sont irrécupérables. Quel plaisir de voir un tel grand film ! Certains ont dit que c'était un film de droite, par sa critique du milieu bobo, mais non : ce film est de gauche. Il rappelle à la raison ceux qui nient le réel tel qu'il est, et rappellent à ceux qui l'avaient oublié que la lutte contre la misère ne se fait pas dans les chambres dorées d'un Palais Royal ou d'un Musée par l'énoncé de concepts insignifiants et pathétiques, mais dans la rue, parmi les hommes croupissant au sol ou dans les grandes tours de banlieue.

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