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The Tree of Life, l'arbre de vie

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Chris Marker, dans le bel hommage qu'il rendit à Tarkovski (dans la collection Cinéma, de notre temps), remarquait d'une part l'inclinaison de la caméra du cinéaste qui prenait toujours le monde depuis une certaine hauteur et s'interrogeait à propos de l'océan à la fin de Solaris : « si c'est Dieu, alors qui le regarde ? »

On a l'impression que Malick a bien retenu la leçon et en prend le contrepied. Tandis que Tarkovski filme en plan large, semblant saisir l'homme dans l'ensemble du monde, Malick ressert le champ sur ses personnages les prenant depuis le bas. Ainsi si la théologie de Tarkovski se réclame d'une transcendance, celle de Malick semble se revendiquer d'une immanence. Pourtant, le premier plan du film en appelle jusque dans ses différences au cinéma de Tarkovski (ce plan du Miroir, où la caméra s'avance vers la mère qui fume). Un plan Tarkovski sans profondeur.

Eh bien cela donne un film sans profondeur. Transition pratique que l'écart ne suffisait pas à justifier a priori. La création chez Malick, ni bien, ni mal, livre le monde à sa dureté et à sa violence ontologique. Dans ce contexte, l'homme a deux voies à suivre : celle de la nature qui consiste à imposer sa force pour affirmer son être, ou celle de la grâce.
Dans la succession des plans de la nature prise à différentes échelles, de l'infiniment petit à l'infiniment grand, se dessine l'idée de la grâce comme point de vue, subjectivité et regard sur le monde – idée commune qui suppose dans le beau l'intention d'un créateur. Ainsi, distinguer la grâce et la nature conduit à supposer l'absence de divinité créatrice, autrement dit une théologie de l'immanence à la Spinoza. Alors la grâce à l'évidence devient sujet de cinéma.
Et Malick de développer sa thèse pendant plus de deux heures, à travers l'histoire d'une famille. Prenant ses personnages à hauteur d'allégorie, la mère représentant la grâce, le père la nature, l'enfant, dont on s'occupe des errances métaphysiques, depuis ses égarements liminaires jusqu'à l'épiphanie finale, la résultante du conflit qui les oppose. Sa trajectoire l'amène à la béatitude, image de fin où tout se réunit en une scène, où tout est pardonné, le passé et le présent se fondent dans l'éternité et la permanence ; où le dualisme homme nature se résout dans la grâce.

Or ça ne prend pas. On comprend bien, pourtant ; on trouve cela d'une bêtise à la hauteur de la prétention du cinéaste. Ce n'est pas d'ailleurs que la thèse soit particulièrement inepte, à défaut d'être originale. C'est qu'elle semble, caractéristique New Age, le recyclage de différentes traditions métaphysico-théologiques, qu'on sent mal saisies, exposées avec une naïveté devant laquelle on se sentirait presque malheureux pour le réalisateur.
On le serait si on ne l'avait pas déjà abandonné.

Parti pour exposer sa vision (ce qui est déjà le pire parti pris), comme dans un essai philosophique, Malick a besoin d'appui sur le réel. Or, dans l'énumération des merveilles de la nature, il insère des images de synthèse et des visions absolument grotesques comme l'éclipse d'une galaxie par une planète, parmi d'autres images à la Yann Arthus-Bertrand. Significatif mélange de genres où le surréalisme (image du genre « la terre est bleue comme une orange », la vision poétique, signe de la force du créateur, s'affranchit de la nécessité réaliste et affirme la puissance de l'imagination) vient servir de soutien à l'édification de l'idée.

On ne peut prendre ainsi un film et ses spectateurs en otage pour développer une thèse, si intéressante soit-elle par ailleurs. Quelle latitude de positionnement nous laisse-t-il ? Clôt absolument sur sa petite idée, rien ne déborde de la fiction qu'il met en place – chaque scène ne fonctionnant qu'en fonction du développement de la thèse.
Pourtant, il y avait eu ce plan magnifique au moment de la mort de l'un de leurs enfants, où le reflet du père sur une vitre se superpose au corps de la mère derrière, plan où se lit tout à la fois l'opposition père-mère, l'incommunicabilité de leur douleur, leur besoin d'être ensemble et la subtilité d'une présence effacée. Instant de grâce trop rare ; lassant et laborieux, souhaitant s'adresser à l'esprit, le film ne finit par convoquer qu'ennui et exaspération.

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