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The Witch par JanSeddon

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Chaque année, le monde du cinéma a droit à une poignée de « sensations de festivals ». Ces dernières sont des œuvres généralement modestes et aux budgets relativement minces qui sont projetées dans plusieurs festivals tels que Toronto ou Sundance et dans lesquelles elles rencontrent auprès du public accrédité un enthousiasme disproportionné, à un tel point que cela finit par engendrer une médiatisation délirante autour d’elles, les rendant par-là beaucoup plus évènementielles (et parfois importantes) qu’elles ne le sont véritablement. Ainsi, nombreuses sont les déceptions lors de la diffusion de ces « sensations » dans un parc de salles plus large et face à des spectateurs moins enclins à l’extase immédiate, en partie parce que ceux-ci ne bénéficient pas de la primauté de la découverte, ce qui est un élément non négligeable lorsque l’on souhaite faire parler de soi sur les réseaux sociaux (activité très festivalière, Cannes l’a encore récemment prouvé).

S’il y a bien un type de films qui est particulièrement prédisposé à engendrer une « sensation de festivals », c’est le genre horrifique « arty » qui s’inscrit forcément en opposition à la déferlante de produits mercantiles engendrée par ces studios hollywoodiens cherchant à faire main basse sur une production aussi lucrative (budget atrophié, développement au rabais, rentabilité maximale avec un minimum d’effets éculés, surtout si l’on vise un public d’adolescents). Devant un film d’horreur de festival, le critique roucoule de satisfaction puisque le metteur en scène n’entend évidemment pas se contenter de faire un simple film de genre – y compris honnête – et souhaite élever ce consternant vivier d’œuvrettes anecdotiques, sadiques et faciles avec un long métrage mettant d’abord en avant ses choix artistiques radicaux, supposés anti-commerciaux, et son propos engagé (toujours très important, le propos). La sincérité et l’efficacité de l’œuvre – deux critères qui manquent cruellement au genre actuellement, qu’il soit « commercial » ou « arty » - passent inévitablement au second plan.

Bonne nouvelle, le film THE WITCH de Robert Eggers n’est pas une de ces baudruches médiatico-cinématographiques destinées à piteusement se dégonfler une fois passés les vents turbulents issus de ce bouche-à-oreille extatique qui les ont précédé. Le premier bon point que l’on pourrait lui attribuer d’emblée est qu’il ne botte jamais en touche et affirme quasi d’entrée de jeu son argument fantastique qu’il assumera jusqu’au bout. Cela change des nombreuses propositions horrifiques de ces dernières années qui tendaient à se débiner face aux éléments surréalistes ou trop incroyables de leurs intrigues, comme si faire un film – horrifique ou non - qui ne soit pas ancré dans le triste réel de la réalité était un péché capital. De « sorcière » et de « sorcellerie » il en sera donc bien question dans THE WITCH, ce qui donnera notamment lieu à une dernière scène aussi hypnotique que glaçante, et aucun « twist » malvenu ou faussement malin ne viendra ternir la fête (ou plutôt le sabbat).

Toutefois, si le long métrage a su capter autant l’attention de ces festivaliers pourtant rarement susceptibles d’apprécier un film d’horreur pour ce qu’il est, c’est en grande partie parce qu’Eggers a enrobé son intrigue d’un parti pris naturaliste, retenu et froid qui le démarque du tout-venant actuel tendant davantage à se vautrer dans l’outrance et l’excessivité afin de combler l’absence de mordant et d’images traumatisantes. De fait, que THE WITCH ait un rythme lent et une vision clinicienne de l’environnement où se déroule son récit et qu’il adopte une certaine distanciation qui le rapproche davantage – toute proportion gardée – de Kubrick et de Tarkovski que des plus ludiques Sam Raimi et Guillermo Del Toro a évidemment joué en sa faveur lors de sa tournée festivalière.

Ce serait néanmoins une erreur de croire que le film cherche par-là à se déconnecter du public pour viser plutôt un groupuscule de spectateurs élitistes qui seraient bien les seuls à ne pas s’effaroucher devant pareille approche narrative. Eggers a choisi d’aborder son scénario de cette façon car la retenue formelle, la simplicité et l’épure de la mise en scène sied parfaitement à cette peinture d’une modeste famille d’exilés rigoristes voulant prouver leur amour de Dieu en vivant loin de la civilisation (corruptrice) des Hommes. Par des choix de cadrage minutieusement pensés, Eggers enferme ses protagonistes pour ne leur offrir aucune échappatoire, que ce soit au milieu de cette clairière sinistre encerclée par une mystérieuse forêt maudite ou au cœur de l’écran de cinéma.

C’est par petites touches, y compris par un vocabulaire spécifique employé lors des dialogues, que le réalisateur parvient à rendre crédible et à faire vivre son monde clos, et surtout à le faire très vite apparaitre comme insupportablement anxiogène. La bande son dissonante - qui n’est pas sans rappeler certains choix musicaux de Kubrick sur 2001 et SHINING – renforce également l’impression désagréable d’être entouré de forces mystiques dont l’omniprésence et l’opacité font qu’il est illusoire d’espérer une quelconque résistance efficace de la part de ces humbles mortels dépassés qui nous servent de référents ; personnages qu'Eggers ne représente jamais avec mépris ou condescendance, en témoigne son traitement nuancé du père croyant malgré tout aimant et conscient de ses faiblesses. Tout ce qu’il nous reste à voir, c’est l’inéluctable effilochement de cette cellule familiale tandis qu'elle sombre dans les abysses de la folie… ou de la possession démoniaque.

L’œuvre d’Eggers n’est cependant pas sans rappeler LE VILLAGE de M. Night Shyamalan. Les deux longs métrages se rapprochent en effet sur plusieurs points, notamment par cette convocation d’une imagerie de conte de fées qui confère à ces deux histoires et à ces deux univers un caractère antédiluvien. Ces longs métrages jouent aussi avec cette iconisation de la forêt, faisant d’elle une frontière ténébreuse entre le monde archaïque et la société moderne, une sorte d’étape à franchir si l’on souhaite retourner dans l’univers rationnel et rassurant des Hommes. Néanmoins, là où Shyamalan se montrait ambigu sur les apports d’un exil loin de la société, Eggers ne cache pas que ce paradis perdu que recherche tant la famille d’exilés n’a justement rien de paradisiaque : cette clairière ne leur permettra en aucun cas de trouver une quelconque forme de protection, de purification ou de rédemption.

De prime abord, on pourrait faire de THE WITCH un long métrage dénonçant « courageusement » les méfaits de l’extrémisme religieux, à l’instar d’une part conséquente des films d’horreur américains récents. En effet, ce dernier dévoile intelligemment les rouages inéluctables qui entraineront cette famille pieuse au seuil du fanatisme, de la démence et de l’implosion alors que celle-ci se trouve confrontée à des situations et à des phénomènes dépassant largement la conception du monde qu’elle défend avec ardeur. Ce genre de lecture pourrait se montrer satisfaisante en l’état, mais elle rassurera principalement le critique de cinéma pour qui le genre horrifique ne saurait avoir de raison d’être s’il ne sert pas avant tout à exprimer clairement, littéralement même, une vision pessimiste, nihiliste ou iconoclaste du monde. Le propos avant l’impact, encore une fois.

Mais en réalité, THE WITCH sait se montrer beaucoup plus viscéral et subtil, évitant notamment les dialogues surexplicatifs qui n’auraient fait que surligner un sens rendu déjà évident par le découpage et les choix de cadrage d’Eggers. D’une façon plus ironique, on pourrait donc y voir également un long métrage dans lequel la libération spirituelle et sexuelle des personnages principaux passe paradoxalement par l’abandon à la sorcellerie et au péché, seule voie capable de briser le carcan religieux et idéologique dans lequel ils ont été emprisonnés par leurs parents bigots. On pourrait cependant tout aussi bien y voir l’élévation poétique d’une jeune fille et sa mutation en femme, avec tout ce que cela implique de craintes et de désirs refoulés, que ce soit par elle-même ou par son entourage proche.

Et on pourrait tout aussi bien se contenter de « limiter » THE WITCH a sa forme la plus simpliste, la plus « réduite » et pourtant pas la moins efficace, bien au contraire : à savoir celle d’être une plongée terrifiante dans les méandres de la folie et une dérangeante autopsie des limites de la pensée humaine lorsque celle-ci se retrouve face à des évènements dont elle ne peut saisir la portée ou la dimension. Soit finalement celle d’être une nouvelle mise en scène, très déplaisante et éprouvante, de cet affrontement ancestral qui n'a cessé d'opposer la raison humaine, modeste et réduite, à un irrationnel terrifiant car vertigineux, incommensurable et insaisissable.

LIEN : http://ecranmasque2.over-blog.com/2016/06/the-witch.html

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