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La première chose qui frappe dans Thor, c’est sa manière très post-moderne de ne pas se prendre au sérieux, de jouer avec les fétiches, les icônes, les situations dramatiques traditionnelles, en multipliant les décalages comiques et en insufflant en permanence de l’humour et de la légèreté pour désamorcer tout excès dramatique. En soi, ces partis-pris sont des plus louables. Ainsi, au lieu de s’appuyer une énième fois sur des schèmes narratifs et des scènes archétypales pour chercher une émotion qui, parce que trop commune, vue et revue au cinéma, ne fonctionne plus, le film privilégie le second degré et la dérision pour ne pas paraître trop pontifiant dans son discours et emphatique dans ses effets. Néanmoins, cela a aussi ses revers.

Il m’a semblé que le film, dans sa première moitié acceptait totalement de n’être qu’un délire sans grande cohérence. Les scènes s’enchainent rapidement - pour ne pas dire abruptement -, les liens logiques censés articuler les épisodes du récit sont très ténus, et les lieux défilent rapidement pour notre plus grand plaisir, car ils créent une sensation d’ « univers », un appel à l’imaginaire et à la découverte d’un ailleurs dans chaque plan. On est face à une cascade d’évènements, un précipité d’action qui cherchent avant tout à créer du rythme plutôt qu’à s’appesantir sur des enjeux. Le point culminant, qui relègue au loin tout soucis de vraisemblance se trouve sur Terre, avec cette disparition de Locki, cette rencontre avec le père, l’apparition d’une sœur puis l’expulsion dans une autre galaxie condensées sur un court laps de temps. Ces scènes donnent l’impression que l’avancée du script passe avant la logique, comme s’il fallait nous faire comprendre que l’histoire n’était que secondaire et n’avait pas à être jugée selon nos critères de vraisemblance habituels. A ce stade, j’ai ainsi cru deviner que l’humour du film justifiait ces révélations, apparitions, disparitions trop brutales, volontairement bâclées, et que cela avait pour fonction de montrer que le but était avant tout de préserver un rythme haletant, frénétique, quitte à verser dans le non-sens.

Pour cette raison, j’étais prêt à apprécier le film pour ce qu’il aurait pu être, à savoir un voyage amusant, ludique et plaisant à travers l’espace, où les trouvailles visuelles, la saveur des répliques, et le détournement comique des codes du genre prendraient le dessus. Et si le film réussit en partie à ce niveau-là, il ne me satisfait néanmoins pas totalement. En effet, j’ai trouvé dommage que l’intrigue, qui ne devait être qu’un prétexte au déploiement d’un univers teinté de mythologie nordique et d’imaginaires de space-opera, prenne finalement le dessus. A un moment du récit, les personnages s’arrêtent sur une seule planète où se concentre finalement la majorité du film. A une logique du déploiement, de la découverte, succèdent des espaces confinés qui ferment l’imagination. Le côté « film d’aventure », qui multiplie les effets centrifuges pour évoquer un ailleurs, se trouve contredit par des logiques centripètes qui ont pour corolaire un affaiblissement de l’imaginaire. Les trouvailles visuelles, les personnages et décors insolites, bigarrés qui amusent et fascinent dans la première partie ne sont plus les moteurs de l’action dans la deuxième, qui préfère se centrer sur la relation entre Hulk et Thor, et prolonger plus que nécessaire le séjour des personnages sur une planète dont on a vite fait le tour. Le film perd alors grandement de son intérêt ; un intérêt qui résidait, selon moi, dans la gratuité de l’ensemble, dans la découverte continue de portions d’espace bourrées d’idées qui suggéraient en permanence un ailleurs. En emprisonnant les personnages dans un espace, ou en les faisant repasser par des lieux déjà connus, le film perd en impact visuel et esthétique, et ne peut plus alors compter que sur son intrigue assez pauvre pour nous intéresser.

Par ailleurs, la volonté trop évidente et systématique qu’a le film de déjouer nos attentes en sur-sollicitant des effets comiques aux moments les plus dramatiques finit par devenir paradoxalement… attendue. Ces procédés de dédramatisation qui, au départ, avaient leur originalité (pensons aux Gardiens de la Galaxie), sont devenus conventionnels et prévisibles, alors même qu’ils tiraient leur force de l’effet de surprise qui résultait de ces décalages. Aussi, cet humour omniprésent a des conséquences directes sur l’intérêt que l’on porte aux personnages et plus généralement au récit. A trop verser dans la comédie, le film ne donne plus de poids ni de gravité à ses enjeux, ce qui devient problématique lorsqu’il s’agit de s’intéresser aux évènements…S’il est plaisant de voir les archétypes traditionnels parodiés, et le film assumer sans problème son côté kitsch, il devient par contre difficile de s’attacher aux personnages, ni même de ressentir un quelconque danger ou frisson en leur compagnie. Et comme le film sacrifie assez rapidement l’exploration de l’espace, des lieux et des planètes au profit du récit, il en résulte une légère impression de gâchis. Néanmoins tout n’est pas à jeter : les personnages du Grand Maitre et de Korg sont notamment très drôles et réussis ; mais ils font regretter le fait que le film n’ait pas agrandi davantage sa galerie de personnages et de lieux, ni poussé jusqu’au bout son potentiel comique.

Je conclurai en parlant de la mise en scène qui m’a paru, comme trop souvent dans les productions Marvel, d’une platitude assez problématique. Il semblerait qu’au nom de la cohérence « esthétique » de l’univers, les réalisateurs se voient imposer un cahier des charges qui les contraint à ne privilégier qu’un certain type de cadrages (les plans moyens et plans taille, sûrement là pour diminuer l’impression de violence en la distanciant), un montage « invisible » qui refuse toute excentricité formelle, et des mouvements de caméra réduits au strict minimum, comme s’il ne pouvait y avoir de dépassement de fonction, de suggestions ni d’effets de signification qui réclameraient une mise en scène moins soumise à un régime d’utilité et de nécessité et plus ouverte à des dynamiques introduisant du trouble dans la lecture des images. Il en résulte des scènes sans génie, ennuyeuses, fades qui manquent cruellement d’énergie, de vie et d’idées. Il est tout de même étrange qu’un film qui affirme son indépendance et sa liberté de ton à l’égard des procédés de dramatisation traditionnels soit à l’inverse aussi frileux formellement et peu enclin aux expérimentations visuelles… Dommage.

Sartorious
5
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