Saleté de noble sans cœur !

Avis sur Titanic

Avatar Terhemis
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Un tiers « documentaire », un tiers romance, un tiers catastrophe, voilà dans l'ordre le mélange de ce copieux Titanic ressorti (relativement) récemment en 3D. Problème : le premier tiers pourrait, à mon humble avis, passer à la trappe, ce qui nous donnerait l'heureuse occasion de nous focaliser sur l'intrigue éphémère et tragique se jouant en 1912. Si la justification constante des événements - qui se suffisent pourtant à eux-mêmes - dans le discours d'une rescapée apporte effectivement une sorte de nostalgie et de crédibilité à l'ensemble, le passage d'un « monde » à l'autre, notamment parce qu'il casse le rythme, se fait systématiquement dans la douleur. J'ai vécu la plupart de ces retours au « présent » comme des retours en arrière alors que je m'étais enfin (re)plongé dans l'ambiance. Ces va-et-vient, à la différence d'autres mouvements plus charnels (et étrangement plus subtils) du même type, n'ont cessé de me sortir de la fiction.

Vaguement fastidieux, car parsemé de longueurs, ce Titanic est aussi et surtout riche de thèmes et de lectures. L'opposition des castes et strates sociétales est la plus évidente et, bien-sûr, la romance éclair et foudroyante est prépondérante et l'a rendu culte. Chose que l'on doit évidemment à l'osmose du couple mais plus encore à un acteur joker, encore jeune (23 ans) et pas si connu, au nom alambiqué rentré depuis dans les esprits : le juvénile Leonardo DiCaprio. Celui qui est devenu l'un des tous meilleurs acteurs de la scène internationale gonfle déjà de sa fraîcheur les voiles (parfois vaporeuses) de ce fumeux paquebot.

Or, ce qui m'a le plus étonné durant cette nouvelle vision, et maintenant que je me suis doté d'un esprit critique (j'avais 11 ans lors de la première sortie en salle), c'est bien la part consacrée à la destruction. Mais s'il s'agissait visiblement d'abord et avant tout de verser dans le grand spectacle, certaines séquences parviennent malgré le fracas (ou à travers lui) à faire cohabiter l'ensemble des thématiques et des forces du film.

Le délitement grandiose du paquebot donne ainsi l'occasion à Kate de se retrousser les manches et de partir à la rescousse de celui qu'elle aime le plus naturellement du monde. Outre les adieux congelés en fin de séance, la séquence la plus importante et marquante du film me semble ainsi être celle où elle se retrouve seule dans les couloirs désertés du navire, en passe d'être inondés et bientôt plus sombres que la nuit. Terrorisée, la voilà (littéralement) plongée dans une situation dont seul un miracle scénaristique pourrait la sortir, pourtant, ce sont bien son courage et sa force de caractère qui la débloquent. Car après avoir été guidée sur le chemin de l'émancipation par cette rencontre céleste avec l'ange DiCaprio, c'est à ce moment précis et face à l'adversité qu'elle fera l'effort de s'activer définitivement. D'abord dominée par le mâle, ensuite guidée par lui, la belle inversera enfin les rôles et se donnera les moyens de libérer sa nouvelle moitié, prise aux pièges cumulés de la nature et de la rancune humaine (si ce n'est pas de l'amour réciproque, ça !).

Car c'est le futur mari, trop fier de son rang, qui s'est attelé à faire disparaître le compétiteur inopportun embarqué à quelques jours du mariage. La mère au cœur de plomb plutôt que d'or, ainsi que ce vil patriarche, seront pendant trois heures les piliers d'une noblesse particulièrement repoussante malgré les apparats. Avilissant, ce statut de noble va ici de pair avec la dissipation de toute once d'humanité. Tournure un embrun caricaturale malheureusement renforcée par le jeu de Billy Zane. La bêtise méchante et acharnée de son personnage m'auront finalement empêché d'accorder tout le crédit nécessaire à cet élément primordial à l'intrigue, puisqu'il est l'instigateur, avec la mère toujours, des insupportables tensions que le protagoniste féminin devra dépasser.

Pourquoi diable ajouter à une situation déjà si difficile et tendue cette bête rageuse prête à tuer sa promise autant que son nouvel amant alors qu'ils sont déjà au bord du précipice ? C'est une des lourdeurs et des excès d'un script nécessairement macabre et funeste, qui devient malsain quand Cameron franchit la ligne en choisissant de se délecter (avec les spectateurs pris en otages ?) des corps des innombrables victimes, qu'il ne finit plus d'ébranler contre les éléments du navire devenus des obstacles à leur chute. Un, deux, trois, puis quatre, puis cinq et combien de corps encore ? Impossible ainsi de ne pas ressentir l'ampleur et la violence du mouvement devenu saugrenu de ces kilotonnes d'acier, mais de là y passer dix minutes…

Ce spectacle peut se voir, au premier plan, comme une multiplication d'effets horrifiques. Plus subtilement, il est aussi la démonstration point par point de la petitesse de notre condition humaine. Démonstration d'autant plus cruciale qu'elle contredit la position des infâmes qui se croient et se disent supérieurs, de ces prétentieux responsables empêtrés dans les manières et dans le luxe d'un tombeau naval et géant.

Sauf qu'à trop accorder d'importance aux (pas si) puissants, on perd une fois de plus le fil d'une romance déjà si dense et si parlante. À force de s'attarder sur la faiblesse du corps face à la grandeur des éléments et des sentiments, Cameron devient redondant. Il faut dire que l'impuissance et l'injustice sont des impressions similaires et liées. Une autre fiction (Roméo+Juliette), tout aussi magnifiée par le beau blond, en présente d'ailleurs (un an plus tôt seulement) une savoureuse alchimie.

Les 3 heures et 15 minutes annoncées me faisaient craindre l'indigestion. Elles débordent effectivement, mais m'emportent avec elles vers des rivages lointains. Ce Titanic-là, comme celui qui a coulé, s'il est loin d'être parfait, a ceci de mémorable qu'il est excessivement généreux. James Cameron n'est pas un de ces satanés nobles, lui…

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Je me permets d'ajouter deux extraits de la critique de Simon Riaux lue sur ecranlarge.com :

« …tant certaines séquences y trouvent un souffle supplémentaire, une âme nouvelle, un impact décuplé. Le naufrage bien sûr, mais également la poursuite enragée entre les amants maudits et un Billy Zane furieux au cœur d'un navire en pleine déréliction. Les plans d'ensemble du bâtiment se transforment en une suite d'instants surréalistes, si bien qu'il devient impossible d'anticiper clairement les émotions que déclenchera chez nous cette œuvre pourtant vue et revue. On notera combien la mise en scène, incroyablement re-dynamisée, constitue l'une des plus belles études qui soit sur le kairos, concept qui imprègne l'ensemble de son œuvre.

[…]

…qui d'autre osa depuis, au sein d'un même film, glisser subrepticement un « fuck », une scène de sexe explicite et charnelle, des morts d'enfants, un climax où culminent le désespoir et l'horreur ?. Il n'est pas, plus, « seulement » une grande romance hollywoodienne, mais bien le récit de la mort du XIXème siècle. Ainsi, s'il est courant en Histoire de considérer 1914 et la première Guerre mondiale comme l'avènement du XXème, la symbolique voudra désormais qu'on y associe le naufrage du R.M.S. Titanic, qui préfigura non seulement une certaine industrialisation de la mort, mais aussi l'éclatement des classes sociales telles qu'elles étaient alors constituées, vouées à périr communément ; dans un monde désormais uniquement capable d'envisager l'humain comme individu, les groupes sont voués au massacre de masse promis par un système entropique à l'inertie létale.
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