Mon père par lui-m'aime

Avis sur Toni Erdmann

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Toni Erdmann touche profondément, mais ce n’est pas si aisé de dire pourquoi. Peut-être tenter une approche impressionniste plutôt qu’une analyse, par sensations juxtaposées ;

  1. Une première impression diffuse, qui ne relève pas de l’analyse : existe-t-il vraiment, ce père à la fois drôle, immature et si vivant ? Ou ne serait-ce pas plutôt une projection, une manière d’hologramme, un rêve de sa fille, qui à chaque instant où le doute s’infiltre ne peut s’empêcher de projeter son image, au début malgré elle, comme une invasion par un intrus dans son espace le plus intime. Cette présence, à cet instant peut sembler presque classique : le père encombrant, à côté duquel on ne veut pas faire l’affiche, mais dont la présence bien lourde finit par s’imposer. Et comme il estlà à présent et sans avoir prévenu, il faut surtout faire en sorte qu’il soit le plus discret aux moments les plus importants, comme lors de la rencontre avec le grand patron. Mais évidemment il sera encore plus présent, plus à côté de la plaque à ce moment-là. Et pourtant, première bizarrerie, elle ne le renvoie pas, elle le garde auprès d’elle ; et plus le récit se déroule, plus elle se sent proche de lui et des ses farces (et attrapes) ;

  2. Tout aussi étrange : il surgit constamment, presque par téléportation, quelque part dans la profondeur du champ, avant d’occuper peu à peu la plus grande part de l’image. Et est-ce vraiment lui, ou une projection de lui-même, son double ? Toni Erdmann, ce n’est pas son nom, pas le sien (à elle) non plus, c’est son identité parallèle, avec déguisement permanent (très approximatif certes), une perruque on ne peut plus fausse, et des fausses dents. Il avait déjà sorti son costume pour jouer avec le facteur, plus que dubitatif, à propos, d’un colis qui aurait pu contenir une bombe …

  3. Vous avez dit bizarre ? Il surgit en effet à tout instant, mais aussi de la plus improbable des manières. Il n’a à l’évidence que peu de moyens financiers, mais il s’offre le champagne avec carte de crédit dans les boîtes les plus huppées, et il attend sa fille, seul, à l’intérieur d’une limousine à chauffeur.

  4. Et plus étrange encore : ce n’est pas seulement elle qui finit par accepter toutes ses incartades, ses plaisanteries toujours décalées, mais tous les protagonistes du film – qui au-delà de toute invraisemblance, semblent admettre ses idées plus qu’improbables (coach …), voire absurdes (ambassadeur d’Allemagne !), et non seulement l’accepter, mais insister pour qu’il reste avec eux, pour leur prodiguer ses conseils délirants (mais pas forcément plus que la logique de leur monde ?) ou, participer à leurs fêtes. Le premier exemple, celui du grand patron, est peut-être le plus frappant – la plaisanterie initiale quant l’intrus ne le connaît pas, est du plus parfait mauvais goût : à propos de la (jeune) épouse du PDG, « je ne vous demande pas si c’est votre fille ? » Cela n’empêche pas une manière de sympathie presque instantanée ...

  5. Ce monde, celui des grandes entreprises, des cabinets-conseils, des consultants, dont le seul conseil clair (et peut-être le seul conseil tout court) est celui de l’externalisation : on externalise les entreprises pour partir là où la main d’œuvre sera moins chère. Et on n’en plus au stade du départ en dehors de l’Allemagne ou de la France, mais ici il est question de quitter la Roumanie ( !), pour aller vers des entreprises et des territoires encore moins onéreux. Lors de la « conférence » prononcée par l’héroïne (le terme de « conférence » peut d’ailleurs sembler très pompeux), les trois scénarios proposés, à peu près incompréhensibles, disent sans doute exactement la mêm et unique chose – il faut externaliser. Ce côté incompréhensible des propos socio-économiques ne traduit sans doute pas une quelconque incompétence de la scénariste/réalisatrice dans ce domaine (au reste, si elle n’est pas dans la vraie vie une working girl, elle n’est pas seulement la réalisatrice de ses films mais aussi la principale responsable de son entreprise de production). En vérité cette confusion dans les propos renvoie à l’évidence à l’extrême confusion de ces discours dans la vraie vie, et tient à la fois au souci de masquer l'inconsistance du propos sous un langage abscons, et peut-être plus encore à éviter que les premiers intéressés (ici les responsables et les employés des entreprises locales) ne comprennent vraiment ce qu’ils signifient.

  6. Se pose alors la question de la durée du film : elle peut, au début, être motif d’inquiétude. Mais cela tient précisément, et délibérément, au caractère abscons des thématiques socio-économiques développées. Et ce principe est repris à plusieurs moments et constitue même un des principaux moteurs du film : ainsi pour la scène dans l’appartement des Roumaines rencontrées par le père lors d’une précédente réception : la scène, hésitante, initialement centrée sur une activité aussi peu passionnante que la peinture sur œuf, peut d’abord paraître très longue. Mais elle s’achève en apothéose avec le chant combiné du père et de sa fille. Tout le film est construit sur l’accélération du rythme, et une fois passée la première partie, effectivement centrée sur le monde de l’entreprise, et finalement pas si longue, le récit décolle vraiment, avec un enchaînement de séquences très fortes.

  7. En réalité, dans cette Roumanie que l’on voit à peine (peu de séquences en extérieurs, quelques images presque subliminales, comme celle de chiens errants, si caractéristiques de la situation du pays), les protagonistes du film travaillent assez peu. On ne s’en rend pas forcément immédiatement compte, mais ils passent en fait énormément de temps en soirées, en réceptions, en fêtes assez molles et constamment répétées. C’est sans doute un fait très caractéristique de la vie des classes aisées travaillant à l’étranger. Mais c’est aussi, du moins peut-on le ressentir de cette façon-là, une sorte d’écho aux parties mornes et répétées de la Dolce Vita. Les fêtes succèdent aux fêtes mais l’ambiance n’y est que très modérément festive.

  8. Toni Erdmann n’est pas, absolument pas, une comédie. L’humour est présent certes, mais il grince dans ses gonds et il peut assurément déranger plutôt que provoquer des éclats de rire. Toni Erdmann dit un monde froid, très standardisé et triste. On a en fait franchi de nombreuses étapes depuis le temps de la Dolce vita – et l’heure n’est plus à la décadence. Dans cette Roumanie si peu roumaine, plus que réaliste et si peu dolce, on entend plusieurs langues, un, peu de roumain (les scènes avec chauffeurs de taxi), un peu plus d’allemand, et surtout de l’anglais – cette langue internationale des grandes entreprises qui refont le monde en oubliant le monde.

  9. Le récit progresse donc, s’accélère, avec des séquences bien plus frappantes, avec la rencontre très sexuelle (et si peu érotique) entre l’héroïne et de son amant, presque sur fond de SM, avec projection et dégustation de sperme sur canapé. On pensait jusque là qu'elle n'avait pas de vie privée, on sait désormais qu'elle n'en a pas vraiment. De même la grande scène de la party pour fêter l’anniversaire de la working girl, tournant au sens premier au dépouillement total des invités n’aboutit-elle pas à un quelconque épanouissement : il s’agit bien d’une volonté de sortir du carcan, ici une robe plus que moulante, que l’on ne peut fermer qu’à l’aide d’une fourchette, qu’on ne peut plus ôter quand il s’agit de mettre ses chaussures ou d’aller ouvrir aux premiers invités – et qu’on se décide alors à balancer. Cette idée du passage au dépouillement, au jet des vieux oripeaux et à la nudité n’est pas tout à fait originale – on peut songer à l’ultime défilé de Prêt-à-porter (Altman), ou au dépouillement tragique et cathartique du mari à la fin du Retour (Al Ashby) – mais ici, on n’aboutit pas à un quelconque épanouissement : certains invités rebroussent immédiatement chemin, la jeune secrétaire est la première à s’exécuter (mais elle en fait l’esclave permanente de sa supérieure), le patron commence par partir , puis revient avec l’idée qu’on tient peut-être là un nouveau mode de communication porteur, la gêne est permanente et tous se rhabillent rapidement. Et elle, qui avait initié cet embryon de révolte, s’enfuit rapidement à la poursuite de l’ultime invité, une énorme peluche sans visage, une sorte de yéti démesuré, son père déguisé évidemment. A ce propos, on peut se demander si l’on retrouve dans la langue allemande le même double sens qu’en français pour l’expression « à poil ». Question ouverte.

  10. Dans ce monde en décomposition lente, ce père enfant, en décalage constant, est en fait l’image de la fantaisie et de la vie – et pour elle une sorte d’indispensable garde-fou. Et l’on ne dira jamais assez l’énorme complicité qui transparaît dans les échanges entre les deux comédiens, Peter Simonischek, comédien de théâtre réputé et clone déconcertant de Jacques Weber et Sandra Hüller, simplement excellente.

  11. La discussion initiale entre la fille et le père sur le sens de la vie, à partir de la question qu’il ne faut évidemment pas poser et qui ne peut que creuser le fossé entre les générations : est-ce que tu es vraiment heureuse ? … cette question ne peut évidemment mener alors qu’à une discussion aussi confuse que conflictuelle …

  12. … Mais la question revient, bien plus tard dans le film, dans son ultime séquence, avec la confrontation à la mort (celle de la grand-mère), et alors on touche au sublime ; dans le discours, apparemment simple, profondément évident, aérien et pas forcément triste : quelques souvenirs, quelques images, du passé, pas trop pour ne pas faire dans le pathos, quelques instants de bonheur avec sa fille, que l’on n’a pas su retenir – aucune autre définition possible du bonheur et pas de meilleure méditation sur le temps qui échappe.

  13. Et se greffe là-dessus la transmission : celle des accessoires, des symboles définitifs de la vie, du jeu, du rire et de l’affranchissement par rapport à tout esprit de sérieux, la double identité salvatrice et la transmission des déguisements – une perruque, un peu ridicule, un dentier de farces et attrapes, pas de plus bel héritage. Sur l’ultime image, elle est seule à présent, de dos, mais sans doute protégée par ses offrandes.

  14. La réalisatrice, Maren Ade, a réalisé un film plus que personnel, dans son image d’executive woman, plus encore dans tous les objets, les symboles (le fameux dentier serait un cadeau qu’elle avait fait, enfant, à son père), dans les codes (le nom même de Toni Erdmann ne peut avoir de sens que pour elle), et plus encore par-dessus tout dans l’image de ce père complice et stronger than life. On ne peut sans doute pas faire œuvre plus personnelle, mais très paradoxalement et très profondément, tout au long du récit et jusqu’à l’étonnante séquence qui clôt le film, on parvient à cette « définition » assez magique du bonheur (j’ai effectivement vu défiler à ce moment-là quelques images d’avant, que je garde pour moi évidemment),et on touche à l’universel. C’est un film pour elle, pour vous, pour moi – et c’est ce qui en fait tout le prix.

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