68 et ses héritiers

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Les premières minutes du film nous mettent tout de suite dans le bain. « Juste pour s’amuser », Winfried revêt perruque de longs cheveux sales, lunettes de soleil et dentier de farces et attrapes et fait croire au facteur qu’il tient entre ses mains une bombe à désamorcer. Il cultive cet art du détournement et du contre-point grinçant dans tous les aspects de sa vie, qu’il parle à sa mère ou qu’il prépare un petit spectacle avec ses élèves pour rendre un funeste hommage à son collègue sur le départ. En brisant la routine des interactions stéréotypées, il les dénonce en tant que telles, ce qui ne manque pas de susciter l’inconfort de tous ses interlocuteurs.

Lorsqu’un tel personnage se confronte à l’univers des jeunes cadres dynamiques de firmes transnationales, la rencontre ne peut être qu’explosive. Ce sont deux façons diamétralement opposées de voir le monde qui s’affrontent. Baby-boomer ayant grandi pendant les Trente Glorieuses et baigné dans les idéologies utopistes, Winfried est tout à fait détendu à l’idée de se reposer et de ne pas travailler. Sa fille Inès en revanche, héritière d’un monde où le mur de Berlin est tombé et où l’ultralibéralisme et ses valeurs ont triomphé, a intériorisé une morale réaliste, désenchantée, dans laquelle l’efficacité est une règle de survie.

En visite chez sa fille, Winfried se retrouve dans la position d’un anthropologue débarquant dans une société étrangère dont les mœurs lui paraissent barbares. Il pose des questions naïves et obtient des réponses qui l’effarent. Ce regard constamment en décalage permet à Maren Ade de disséquer l’univers hypernormatif du monde des affaires. Pour incarner la stagiaire d’Inès, la réalisatrice a pertinemment choisi une actrice aux yeux légèrement exorbités, soulignant ainsi les œillades fréquentes qu’elle lance pour analyser la réaction de l’autre et y jauger sa performance de communicante. De la même façon, Inès suit le plus parfaitement possible toutes les normes clairement énoncées, suscitant à l’occasion les commentaires ironiquement admiratifs de son père. Néanmoins, pour toutes les normes implicites et mouvantes, dépendantes de l’arbitraire d’un supérieur hiérarchique, elle est obligée de guetter les signes d’approbation ou de désapprobation pour se réajuster mimétiquement. Pour pallier toutes les failles, aucun tressaillement de peau ne doit échapper à son contrôle : Inès travaille donc son langage corporel avec un coach. Insidieusement, la frontière séparant sa vie professionnelle de sa vie personnelle se fait de plus en plus poreuse. Sa fête d’anniversaire est envisagée d’un point de vue managérial comme un événement personnel bienvenu pour souder l’équipe, et son hyper-contrôle la poursuit jusque dans sa vie sexuelle.

Dans une scène particulièrement cruelle, Maren Ade montre bien les injonctions contradictoires auxquelles la jeune femme doit répondre. Nonobstant la pression professionnelle qu’elle s’impose, elle doit paraître parfaitement épanouie, se mêler avec aisance à l’hédonisme général. Sous le règne d’*homo festivus*, la bête de travail se doit en effet d’être également une bonne vivante. Pour satisfaire à cette image, Inès a donc une liaison avec un collègue qu’elle ne désire pas, mais avec lequel elle prend grand soin de se montrer détachée et transgressive, compétente et ludique.

Dans ce monde où l’on ne doit jamais montrer ses failles, où les dimensions du manque, de la tristesse, pourtant sainement inhérentes à la condition humaine, sont niées, la question du sens est exclue. C’est elle que Winfried vient faire rejaillir violemment. Le regard qu’il porte sur la vie de sa fille, par un effet-miroir produit par l’empathie, l’oblige à en voir tout d’un coup toute la vulgarité et la superficialité, et finalement à avoir pitié d’elle-même. La souffrance qu’elle refoulait remonte alors à la surface en une purge salutaire.

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