Le bal masqué

Avis sur Toni Erdmann

Avatar Brune Platine
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En voilà un film difficile à noter. Une oeuvre qui comprend au moins autant de qualités que de défauts, et dont les faiblesses sont en même temps les forces : challenge ! Mais il faut saluer et encourager l'audace de son ton, d'où ma bonne note, malgré tout.

Le voilà donc, Toni Erdmann, le film dont tout le monde a parlé depuis sa sélection officielle à Cannes : l'histoire d'un père et de sa fille dans le Bucarest où celle-ci travaille et où il débarque un matin sans prévenir pour passer quelques jours à ses côtés. Deux antithèses vont se faire face : lui est aussi loufoque et débraillé qu'elle est verticale et tirée à quatre épingles. Winfried passe sa vie à faire le pitre quand Inès a totalement oublié le sens du sourire et du divertissement. Accaparée par sa fulgurante carrière de consultante, la jeune femme blonde et froide semble avoir oublié de vivre, et s'être oubliée dans le même mouvement.

Son géniteur va alors tout mettre en oeuvre - avec un mélange de maladresse et de cocasserie - pour tenter de lui faire comprendre ce qui vaut la peine d'être vécu. L'idée du scénario est éminemment intéressante : dérider cette professionnelle austère en lui rappelant qu'elle fut un enfant, en lui offrant la possibilité de se rapprocher de la figure paternelle dont elle s'est éloignée. Mais le film hésite, oscille en permanence entre la comédie potache à base de scènes déjantées, les instants d'émotion et les non-dits où la vérité semble vouloir s'exprimer à la Brizé, et les moments bizarres voire fâcheux. Un cocktail des plus surprenants qui, s'il est l'expression d'une voix résolument singulière, déroute parfois jusqu'au malaise voire à l'indigestion. J'en veux pour preuve la scène dans l'hôtel entre Inès et son "amant", qui est d'un mauvais goût regrettable et n'apporte strictement rien au récit.

De quoi a donc voulu parler Maren Ade en confrontant ce père et cette fille ? Avant tout des masques et des apparences - du cinéma en somme ! De philosophie sartrienne aussi : tout de ce que l'on revêt dans le monde social, du rôle que l'on joue sur la grande scène du monde et du costume que l'on enfile (invariablement ou non) pour endosser la fonction que l'on s'est assignée. Dès le début du film, on comprend qu'il ne sera (presque) question que de cela : Winfried se grime, sort son faux dentier à tout bout de champ, raconte des salades, enchaîne boutades et réparties avec un esprit pince-sans-rire assez irrésistible.

Il devient bien vite Toni Erdman, un personnage qui va entrer comme un éléphant dans la vie de porcelaine de sa fille : il se déguise pour mieux la percer à jour, faire éclater la vérité de son existence. Maren Ade fait ainsi entrer la comédie classique - de Molière à Beaumarchais - dans son film. Personnage caché dans le placard, sonnette de la porte qui retentit au mauvais moment, situations grand-guignol, nudité à la fois gênante et attachante, comique de répétition, sursauts et bonds de surprise : la réalisatrice n'a pas lésiné quant à son utilisation des ficelles du théâtre, mais elle le fait avec tant de modernité et de fraîcheur que cela fonctionne plutôt bien.

La scène du brunch à poil est tout simplement géniale : ou comment cette femme qui ne se laisse jamais aller se retrouve à accueillir ses collègues chez elle, dans le plus simple appareil. Débarrassée de ses oripeaux sociaux, Inès va alors pouvoir enfin s'autoriser à fendre l'armure.

On rit, bien sûr, mais on est aussi parfois un peu gêné - et c'est peut-être d'ailleurs la réussite du film, cette identification - par la longueur des silences, l'étalement des plans, le décalage des comportements des acteurs dont on ne comprend pas toujours les motivations : là est ma réserve. Autant la scène d'égosillement sur Whitney Houston est hilarante et émouvante, autant elle dérange un peu.

J'aurais sans doute voulu - mais nous sommes en Allemagne, pas en Corée - davantage de rapprochements entre ces deux êtres qui s'adorent sans jamais vraiment réussir à se l'avouer, une prise de conscience de la part de cette femme de l'inanité de sa vie, une évolution plus marquée de chacun en termes de tolérance.. J'ai encore du mal à saisir le message qu'a voulu faire passer la réalisatrice.

J'ai découvert en sortant de la séance que le film avait duré 2h40 et je n'en croyais pas mes yeux - pas un seul moment d'ennui, ou quasiment.

Un film hybride, un OVNI déconcertant qui ne vous emmène jamais là où vous vous y attendiez : malgré sa bizarrerie et ses aspects grotesques, Toni Erdman est un conte actuel, drôle, émouvant, grinçant et juste qui ne laissera aucun spectateur indifférent...et fera réfléchir longtemps.

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