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J'ai trop saigné sur mon Gibson

Avis sur Traîné sur le bitume

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Deux officiers de police, Ridgeman (Mel Gibson) et Lurasetti (Vince Vaughn) sont suspendus après la mise en ligne d'une vidéo dénonçant leur méthode d'arrestation un brin douteuse. Ils doivent faire une croix sur leur salaire pendant plusieurs semaines, et cette mise à pied devant l'injustice de trop qui force Ridgeman à attaquer lui-même des braqueurs pour récupérer son dû.

Si le réalisateur S. Craig Zhaler n'a pas encore connu les honneurs des salles françaises, ce n'est pas faute d'avoir eu son petit moment de gloire avec son premier film, Bone Tomahawk. Western noir aux allures de film d'horreur, sorte de croisement entre la violence sourde de Hostiles et la menace invisible de La Colline a des Yeux, Bone Tomahawk pêchait par le choix d'un genre codé, trop fermé à des conventions bien précises et un style de mise en scène statique qui ne collait pas toujours aux thématiques abordées. Pour son troisième film, Zhaler part sur les terres du polar bien noir, celui où l'on croise ces héros désespérés au regard taiseux, au détour d'une balade nocturne dans un quartier miteux de Los Angeles. Et qui de mieux que Mel Gibson pour incarner à la perfection ce policier épuisé de s'en prendre plein la gueule ?

Difficile de rentrer facilement dans Traîné sur le Bitume (Dragged Across Concrete en V.O). Zhaler, fidèle à son style, opère une réalisation sobre, lente, avec un sens du montage minutieux qui limite le nombre de plans au minimum. Et c'est assez déconcertant de prime abord: sur les vingt premières minutes, il laisse la caméra tourner plus que de raison, on discerne des temps de pause pas forcément indispensables, alternant même les points de vue. D'entrée de jeu, on préfère s'attarder sur un ancien détenu fraîchement libéré avant de rencontrer les deux policiers. S'il faut bien poser les personnages et leur contexte, il faut avouer qu'on s'ennuie un peu sur le début du métrage, la faute à un rythme difficile à accepter dès le départ, avant de comprendre l'intérêt d'un tel choix. L'anodin, le calme avant la tempête, tout est laissé tel quel pour apporter une espèce de torpeur sous-jacente, comme s'il fallait marquer d'un même rythme toutes les actions des personnages, autant quand il mange un sandwich dans une voiture que lorsqu'il met en joue un fourgon blindé pour menacer ses occupants. Comme si ces moments extraordinaires n'étaient que le prolongement d'une vie quotidienne morne et sans saveur.

Et pourtant, on est peu à peu happé par cette lente, très lente tension qui s'installe. On se surprend à être fasciné par ces personnages atypiques et superbement écrits, chacun avec ses tics, ses imperfections et ses traits de personnalité. On est subjugué par Mel Gibson et son obsession pour les pourcentages, comme s'il devait se dédouaner de ses choix de vie en laissant les statistiques décider pour lui. On est amusé par l'inspecteur joué par Vince Vaughn et sa passion pour la nourriture, ou encore par le personnage de Tory Kittles, chauffeur au sens moral jamais véritablement établi, mais probablement celui qui aura le plus de jugeote face à cette galerie de gueules cassées trop prompt à se servir d'un flingue à la moindre occasion. Mention spéciale à Jennifer Carpenter, qui incarne à merveille un troisième point de vue pouvant paraître superflu mais rajoutant à cette noirceur implacable.

A côté de ces acteurs fantastiques incarnant des personnages monolithiques mais fascinants, Zhaler brille une fois de plus par un vrai talent de metteur en scène, construisant chaque séquence patiemment. La gestion du scénario est exemplaire, alternant les différents points de vue pour aller crescendo vers un dernier acte sensationnel, une fusillade millimétré d'une incroyable précision. Dans un coin isolé au beau milieu de la nuit, les personnages se retrouvent pour une dernière danse macabre qui, évidemment, finira très mal pour beaucoup de monde. Malgré la volonté intacte de proposer un cinéma lent et singulier, Zhaler joue des coudes, n'hésite pas à esthétiser la violence et parvient à ne jamais redescendre une tension palpable. Il alterne moments de calme avec de brusques poussées d'adrénaline, portées par un souci de réalisme étonnant.

Avec Traîné sur le Bitume, S. Craig Zhaler continue à peaufiner son style âpre et sans concession, toujours aussi nihiliste, au risque de décevoir ceux qui penseront voir un polar d'action burné. Son plus gros défaut est de mettre un temps fou à poser des enjeux clairs, laissant le spectateur encaisser un rythme un peu laborieux quitte à ce qu'il décroche très vite. Il faut attendre les trente premières minutes pour plonger dans cette noirceur à corps perdu mais une fois que c'est le cas, Zhaler ne nous lâche plus d'une semelle. On se retrouve alors devant un polar insidieux et crépusculaire, habité par un duo d'acteurs magistral. Une vision pessimiste d'un système sans foi ni loi, où même les flics préfèrent sombrer de l'autre côté pour enfin récupérer ce qui leur est dû. Un formidable polar lourd et hypnotisant dont on ressort lessivé.

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