Three Godfathers

Avis sur Trois sublimes canailles

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Le western, genre populaire par excellence, a souvent réalisé l'éloge des pionniers fondateurs, ceux qui ont incarné et donné sens au rêve américain. Seulement, le limiter à cette seule fonction serait une erreur, comme le prouve John Ford avec Three Bad Men en exploitant à merveille les possibilités offertes par le cinéma en conjuguant grand spectacle, souffle épique et vision humaniste.

La grande force du film est d'unir dans un même mouvement grande fresque et histoire intime, drame profond et humour léger. On est ému, émerveillé mais surtout on rit beaucoup devant ces Trois sublimes canailles !

Alors bien sûr, on y parle de la ruée vers l'Ouest, du land rush, course organisée par le gouvernement pour que les colons puissent acquérir leur terre, on y parle aussi d'amour avec la rencontre entre les deux jeunes héros que sont Lee et Dan, on a également un peu de truanderie avec un fourbe shérif qui trempe déjà dans la prostitution et qui aimerait se diversifier avec l'or. Mais on a surtout ces fameuses canailles, personnages pittoresques aux gueules patibulaires mais ô combien sympathiques, des individus qui se sont fait une spécialité d'enfreindre la loi mais qui s'avéreront avoir un cœur gros comme ça ! 

Ils avaient l’habitude de trouver des chevaux qui n’avaient jamais été perdus ; c'est ainsi que Ford nous les présente. Autant dire que le ton est donné tout de suite, l'humour primera sur le spectaculaire. Ford annonce déjà ce qu'il fera dans ses futurs westerns, utilisant la comédie pour faire passer notamment ses valeurs humanistes. Comme souvent dans ses films, on pense évidemment à The Three Godfathers, on a des personnages qui vont trouver la rédemption à travers le dévouement et le sacrifice. Nos trois lascars vont ainsi racheter leur faute en mettant fin aux agissements de ce maudit shérif mais surtout en prenant sous leurs ailes la petite Lee et par la suite le jeune Dan. On suit ainsi avec plaisir les péripéties de cette joyeuse troupe, Ford ne se privant pas pour exploiter le potentiel comique de ses acteurs en captant merveilleusement bien leurs mimiques impayables ; la vision de ces fameuses tronches est un vrai bonheur. Les situations comiques ne manquent pas, même si elles auraient pu être travaillées davantage. Mais ne faisons pas la fine bouche, la plus remarquable à mes yeux étant celle où nos trois compères se mettent en quête de trouver un fiancé à Lee, choisissant les prétendants comme on examine un cheval, en inspectant notamment la denture.

Ainsi c'est la dimension humaine qui prédomine dans ce film, contrairement à The Iron Horse, on retrouve tous les thèmes chéris du cinéaste dans ce domaine et surtout on assiste à ce qui sera une récurrence dans son cinéma, à savoir la création d'une famille de substitution. Et ça, il le fait drôlement bien ! Entre les grands mouvements de la ruée vers l'Ouest, il filme les liens qui se tissent entre des personnages qui n'étaient pas prédestinés à se rencontrer. Entre ce jeune cowboy fraîchement sorti de son Irlande natale, cette jeune femme qui vient de perdre son père et ces vieux brigands recherchés dans tout le pays, il n'y a pas beaucoup de points communs et pourtant ils vont tous s'unir pour former une vraie famille. Et si le film est si réussi, c'est aussi parce que ces liens priment sur tout le reste ; lorsque le land rush est annoncé, Ford nous montre tout d'abord le recueillement du groupe pendant l'enterrement de la sœur de l'une des canailles, c'est le drame intime qui donne toute sa force à l'histoire ! Évidemment la dimension spectaculaire est présente avec cette mythique séquence de la course où Ford nous plonge littéralement au milieu des participants grâce à une caméra éprise de liberté ; une séquence incroyable de force et de modernité pour un film muet.

Outre ce passage, ce qui frappe c'est le soin apporté aux détails qui pullulent à chaque plan, renforçant l'univers mythique de cet ouest sauvage. Le land rush est impressionnant avec cette armée de chariots fendant à vive allure les immenses nuages de poussière, mais même l'arrivée en ville est une petite merveille de précision et de reconstitution. Oui ce passage est un peu longuet, cassant le rythme du film, Ford en profite pour présenter ses personnages et pour filmer un monde en pleine ébullition où chaque arrière-plan regorge de détails, où chaque personnage, de la prostituée à l'ivrogne en passant par le gentil bouseux, est filmé avec le même égard, ou avec la même passion. C'est peut-être un peu trop dilettant, mais c'est drôlement beau !

On retrouve le fringant George O'Brien en modèle de vertu, on a une Olive Borden que je ne connaissais pas et qui apporte toute sa fraîcheur, et surtout on a notre trio vedette composé de Tom Santschi, le mythique Farrell MacDonald et de Frank Campeau, tous superbes.

Dans Three Bad Men on retrouve le meilleur de Ford, l'humour, l'émotion et l'humanisme accompagnant toujours une mise en scène impeccable ; un film qui sera son dernier western muet, treize ans avant Stagecoach, une autre œuvre de caractère, un autre chef-d'œuvre.

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