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Avis sur Trois sublimes canailles

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Je dois avouer qu’avant de visionner « Trois sublimes canailles », western muet de John Ford sorti en 1926, je ne savais pas tout à fait à quoi m’attendre. J’avais déjà, bien entendu, un goût certain pour le genre, ses décors, ses légendes et ses héros. En outre, le pédigrée et le professionnalisme du réalisateur m’inspiraient confiance.

Néanmoins, un western muet me paraissait être un pari dangereux. Le genre exige du dynamisme, de l’action ! Si tous les arrêts au stand, les bivouacs de campagne dans la sierra et les fêtes de caravane constituent autant de moments merveilleux pour le western, il est impossible d’envisager ce type de film sans une fusillade finale haletante. Or, le muet, quoi qu’on en dise, a nettement vieilli – considérablement plus que les films de la décennie qui lui succède directement, les années 30. Adapté au style d’un Keaton ou d’un Chaplin, le muet ne sied pas totalement à tous les genres : sa lenteur, et les cassures de rythme imposées par l’ajout d’intertitres me semblaient jouer en sa défaveur.

C’était donc avec une curiosité certaine, ternie par une légère appréhension, que je m’installai devant les « Trois sublimes canailles ».
Heureusement, John Ford est aux commandes, alors on se tait, on oublie bien vite ses réticences initiales totalement illégitimes, et l’on apprécie.

Le film débute avec deux histoires qui semblent indépendantes mais vont rapidement se rejoindre. D’une part, l’on fait connaissance avec un jeune cow-boy, O’Malley, qui suit une grande caravane de pionniers partis de loin pour aller prospecter des territoires potentiellement aurifères du Dakota. O’Malley aide en route un père et sa jeune (et jolie) fille à réparer leur chariot, avant de leur souhaiter bon vent. De leur côté, trois voleurs de chevaux en fuite, "Bull", Costigan et "Spade", vont tomber sur le convoi.

Dans la lignée du « Cheval de fer », sorti deux années plus tôt, ce western de Ford possède une forte dimension documentaire. Situé en 1876 et prenant pour enjeu une grande ruée sur des territoires sauvages ayant appartenu aux Sioux, le film met un point d’honneur à conserver une grande authenticité historique. Ainsi, toutes les étapes de la colonisation, des villes de tentes éphémères au départ de la grande ruée, avec notamment son lot d’anecdotes savoureuses, sont certainement très proches de la réalité.
C’est dans ce genre d’occasion que l’on applaudit des deux mains la magie du cinéma, qui, presqu’aussi fort que le Doc Emmett Brown, permet au spectateur avisé de remonter le temps. En 1926, soit cinquante ans après ladite ruée, Ford fait appel à d’anciens pionniers, désormais âgés, mais enfants lors des évènements, dont les témoignages nourriront le film. Les images du bébé abandonné, ou de la presse embarquée proviennent ainsi de ces histoires ! Au final, quatre-vingt-dix ans plus tard, soit 140 ans après, il est possible de revivre l’euphorie de la conquête avec un niveau de détail et de réalisme probablement exceptionnel !

Outre cette dimension historique – que personnellement, je trouve passionnante – le film ne perd pas de vue son objectif prioritaire : conter une histoire. Le « Cheval de fer » délaisse quelque peu la "petite" histoire au profit de la grande, celle des Etats-Unis. Ici, la ruée constitue uniquement un cadre pour les aventures des personnages. À ce niveau, le film est très réussi, proposant un lot de protagonistes variés et dont les interactions sont assez savoureuses. Le trio qui donne son titre au film préfigure sans doute beaucoup des "faux-durs" qui émailleront les westerns futurs de Ford. La gamine, quant à elle, elle possède un sacré répondant et un charmant minois, et seul le bellâtre de service, George O’Brien, semble un peu plus fade.

Le film est également bluffant dans sa mise en scène. J’étais sceptique à l’idée de voir un western muet. L’œuvre de Ford constitue la preuve indéniable, par l’expérience, que cette association peut fonctionner à merveille ! Comme toujours chez le maître, les péripéties et le rythme sont bien dosés. Mais ce qui est plus fort encore, c’est l’exploitation du caractère "muet" du film. Ce qui devait être à l’origine une faiblesse à compenser se transforme en une force qui rehausse l’intérêt de certaines scènes du film. Les jeux de regard, la maîtrise des ombres et des lumières confère une puissance époustouflante à ces séquences, qui apparaissent alors paradoxalement plus "parlantes" que jamais. L’idée que j’essaye de partager n’est peut-être pas très clair, alors je prendrai un exemple. Lorsque Lee arrive en ville avec son escorte, elle fait face au shérif, figure dégingandée aux allures de spectre qui règne plus ou moins en tyran sur la ville. Identifiant du premier coup ses compagnons – et révélant du même coup leur identité à la jeune fille – l’homme de loi frappe le premier. Les jeux de regards entre l’actrice Olive Borden et Tom Santschi, la manière dont la caméra enveloppe la scène, et la conclusion avec cet intertitre tout simple (« Come… my three bad men. »), véhiculent plus de tension et d’émotion encore que si la scène avait été parlante. À couper le souffle !

Les scènes de tir et fusillades sont fatalement moins dynamiques et percutantes que dans un film parlant. Pour contrebalancer cela, Ford les rend courtes et nerveuses, et leur adjoint un côté dramatique qui leur restitue leur rôle habituel : proposer une conclusion digne de ce nom à tout western qui se respecte.

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