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Avis sur

Tully

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Cela semble désormais acté : Jason Reitman et moi, ce n’est clairement plus ça. Il me semble à présent bien loin ce temps où j’appréciais la pertinence d’un bon vieux « Thank You For Smoking » ou d’un merveilleux « Juno ». Depuis qu’il a dépassé la trentaine, le pauvre semble s’être engouffré dans un tunnel dépressif dont il ne semble pas s’être sorti, et son cinéma non plus d’ailleurs. « In The Air », « Young Adult » ou bien encore « Last Days of Summer » : autant de films qui se posent comme des incantations de normalité ; des leçons de morale très démonstratives et un brin condescendantes. Alors vous pensez bien, quand j’ai vu sortir ce « Tully », avec – encore – Charlize Theron, j’ai d’abord freiné des quatre fers. Seulement voilà, on m’y a invité, et je me suis alors dit que c’était l’occasion de voir si le passage à la quarantaine réussissait davantage à l’ami Reitman… Bon bah en tout cas il ne m’a pas fallu longtemps pour obtenir ma réponse. Et cette réponse, c’est non. Mais clairement non. Pour le coup ce film est une parfaite continuité de ses films précédents. Là encore on se retrouve avec tout le décorum du film « indé », avec des acteurs et des lieux qui se veulent ancrés dans la réalité. Sans fard. Caméra à l’épaule. Le cadre passe son temps à donner cette impression qu’il cherche à capter une réalité du quotidien qui se déroule juste face à lui alors qu’en fait tout cela n’est qu’un agrégat d’artifices assez caricaturaux. Et pour être honnête, c’est vraiment ça qui me gonfle dans ce « Tully » : ça s’efforce d’adopter un style pour capter des détails et une subtilité de la réalité alors que le sujet mis en place n’a rien de subtil et de sensible. Moi, quand je vois les films de Jason Reitman – et en particulier ce « Tully » - j’ai l’impression que ce mec vient de découvrir la vie et qu’il se sent l’obligation de nous en faire une leçon. Dans « Tully », Jason nous montre qu’en fait, quand les femmes elles attendent un bébé, eh bah c’est pas si tout tout rose choupinou que ça ! En vrai, elles ont la peau du ventre qui se déforme. Elles ont mal au dos. Elles ont des vergetures. Elles doivent se mettre de la crème. Elles doivent tirer leur lait. Elles ne dorment pas très bien la nuit. Elles sont souvent dépassées par leurs enfants qui ne sont pas toujours si super gentils choupinous que ça… Du coup Reitman s’attarde là-dessus et s’étire sur ces points comme si c’était des révélations et qu’il fallait vraiment qu’on comprenne l’ampleur du problème. Du coup, non seulement c’est très démonstratif et rigide, ce qui ne colle que moyennement avec ce style « donnons l’illusion de capter le quotidien au naturel », mais en plus de ça cela amène le film a être incroyablement long pour ce qu’il a à dire et montrer. Il a donc fallu compter presque une demi-heure d’exposition pour voir apparaître la fameuse « Tully » qui est – excusez du peu – le personnage éponyme du film. Presque une demi-heure pour amener ton élément perturbateur ! C’est LONG. Surtout quand avant on vient de te brosser que des évidences ! Alors du coup est-ce que l’arrivée de ladite Tully change quelque-chose à la donne ? Eh bah à dire vrai, me concernant, oui et non. Oui parce qu’effectivement, l’histoire est enfin lancée. Non, parce que, dans les faits, on passe d’une exaspération à une autre. Avec Tully commence clairement un long spot de pub Herta comme Reitman a déjà été capable de nous en faire dans « Last Days of Summer ». Ce mec nous vend Tully comme un bon vieux plat rustique. « Pensez aux choses simples. Prenez une Tully, et votre vie deviendra un rayon de soleil. Vous sourirez. Vous deviendrez épanouie. Car la vie devient merveilleuse et parfaite à partir du moment où un sauveur vient nous rappeler les bienfaits des bonnes vieilles valeurs conservatrices…» Parce que oui, pour moi Tully est l’incarnation même de la nounou traditionaliste par excellence, et le fait qu’elle ait un joli minois de petite jeune-fille en fleur n’y change rien.

Parce que derrière le label gayfriendly se cache quand même une nana qui valide totalement l’idée que Marlo doive vivre à travers les désirs de ses enfants et de ceux de son mari. Alors certes, dans le discours elle a l’air de défendre des positions progressistes, mais un peu comme un Macron de la puériculture, les actes disent l’exact inverse des dires. Tully dit qu’il faut que Marlo apprenne à se détacher de sa fille, mais dans les faits elle va quand même la réveiller en pleine nuit pour qu’elle donne le sein. Parce que le sein, voyez-vous c’est sacré, et toutes les femmes qui refusent d’allaiter sont des succubes de l’enfer qui ne méritent pas d’être mère. Idem quand il s’agit d’aborder la sexualité de Marlo. Tully dit à Marlo qu’il serait peut-être temps de raviver la flamme avec son beau Drew ! Mais quand il s’agit de passer à l’action, toute la préoccupation se retrouve tournée vers les fantasmes et les désirs de monsieur. Les désirs de madame ? Ah mais c’est de satisfaire monsieur voyons ! Quitte à accepter qu’une jeunette couche avec son mari pour que monsieur soit content ! Bah oui, c’est ça réveiller la sexualité d’une femme au foyer ! C’est mater son mari en train de trousser la soubrette ! Bravo !

Alors après – oui je sais – quand je dis tout cela, j’occulte machiavéliquement la conclusion du film qui remet pas mal de ces événements en cause. Parce que oui, mes chers, attention, ce « Tully » est un film...

...à twist-end.

Et pour le coup, je ne dis pas, la conclusion module considérablement la perception qu’on peut se faire du film. Et en cela d’ailleurs, c’est la conclusion qui permet à ce « Tully » de gagner une petite étoile de plus que ce que j’étais initialement prêt à mettre. Seulement voilà, l’arbre ne doit pas cacher la forêt non plus. Même si elle est bienvenue, cette conclusion n’occulte pas tous les problèmes précités.

Premier problème de taille : la conclusion – comme son nom l’indique – n’arrive qu’à la fin du film. C’est-à-dire que tant qu’elle n’est pas arrivée, ce film est une véritable purge moraliste et démonstrative. Un bon film à twist-end, c’est un film qui est cool à voir à la première lecture, mais que la twist-end magnifie par une deuxième lecture encore plus subtile. Ici, dans « Tully », c’est la seconde lecture qui vient sauver la première, ce qui n’est pas totalement la même démarche.

Et quand bien même la conclusion viendrait-elle sauver pas mal d'aspect du film en seconde lecture, cette dernière n’efface pas tout non plus.

Même si au final ce fut donc bien Marlo qui a couché avec son mari lors de la fameuse nuit de ravivement de flammes (ce qui annule l’idée de triolisme glauque où Marlo ne jouait que le rôle de porte-chandelle), il n’empêche malgré tout que, dans son for intérieur, Marlo considérait que sa libération sexuelle passait bien par la satisfaction des besoins de son mari. Ça, par contre, ça reste. Et désolé, mais pour moi, présenter les choses ainsi ça dit quelque-chose. Et c’est quelque-chose dans quoi, moi, je ne me retrouve pas du tout.

Et l’autre souci que n’efface pas la conclusion de ce « Tully » c’est que, quand même et malgré tout, on reste jusqu’au bout dans cette démarche du « Jason Reitman t’explique la vie ». Pour moi d’ailleurs, le plan final du film dit tout.

A la fin, qu’est-ce qui fait que la vie de Marlo va commencer à devenir meilleure ? C’est le fait que Drew comprenne qu’il serait peut-être temps d’arrêter de jouer aux jeux vidéo et de commencer à aider sa femme dans ses nombreuses tâches ménagères et éducationnelles. Ça, ça nous est donc présenté comme la grande conclusion, c’est-à-dire l’aboutissement ultime de tout un film. Mais allo Jason ici la Terre ! Eh mec ! Tu ne viens pas de découvrir un nouvel élément dans le tableau périodique ! Des couples qui fonctionnent comme ça, il y en a déjà un petit paquet, et même s’ils sont encore minoritaires, je pense que les spectateurs de films indé connaissent clairement le concept et qu’ils n’ont pas besoin qu’on leur explique aussi longuement et didactiquement ! Le pire, c’est que ce final est un pur doigt d’honneur adressé à ce genre de discours féministe. Puisque l’air de rien, ce plan inverse subitement les rapports d’héroïsme. « Tully » a beau mettre en avant le personnage de Marlo du début jusqu’à la fin, au final qui la sauve ? Son mari. Parce qu’au fond, le personnage de Tully n’a émancipé Marlo de que dalle ! Au contraire, elle manque de l’envoyer à la morgue ! Non, si Marlo peut commencer à espérer s’en sortir à la fin, c’est parce que son gentil nounours de Drew il a eu la grande intelligence d’esprit de se rendre compte de la situation, et qu’il est venu aider sa femme à faire la vaisselle. Merci Drew ! C’est toi le boss. Sans toi, ta femme, elle n’aurait pas fait long feu...

Et franchement, si je m’attarde sur toutes ces questions sociétales ce n’est pas pour faire mon Social Justice Warrior mal léché. Moi ça ne dérange pas qu’on me serve des personnages et des situations qui ne soient pas politiquement correctes à partir du moment où il y a une cohérence dans la démarche, le propos et l’univers. Mais là, avec ce « Tully », impossible de passer à côté de ça, car la morale, au fond, c’est le cœur du film. Ce film n’est qu’une vaste leçon de morale. Et en plus une leçon de morale totalement artificielle ! Donc, désolé mais non, Jason Reitman. Quand on décide de construire tout un film sur une question morale et qu’on démontre minute après minute qu’on ne maitrise même pas le sujet qu’on traite, eh bah ça fait super tâche. Moi en tout cas, sans m’avoir fait détester « Tully », ça m’a vraiment laissé un goût de film loupé, mal mené, et dispensable. Comme quoi, au fond, avec mes trois petites étoiles, je suis limite presque trop gentil à l’encontre de ce bien triste « Tully »…

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