Marche avec moi

Avis sur Twin Peaks : Fire Walk with Me

Avatar Minou
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Épilogue sous forme de préquelle des deux saisons de Twin Peaks, "Fire Walk With Me" marque le retour de David Lynch à sa série devenue culte, véritable objet non identifiable de la télévision, et au personnage de Laura Palmer, prom queen maudite que l'on découvrait morte et enveloppée dans du plastique lors des premiers instants du pilote. Si la série esquissait au fur et à mesure un portrait déjà sombre de la jeune fille, dont on découvrait très rapidement l'addiction à la cocaïne et plusieurs liaisons, Fire Walk With Me met le spectateur au premier rang de cette désintégration. Que se passerait-il si l'on tombait dans le vide de l'espace, finirait-on par ralentir ou aller de plus en plus vite ? Laura Palmer le sait : elle irait de plus en plus vite, jusqu'à ne plus rien sentir, jusqu'à s'embraser complètement.

Ici, pas réellement de mystère ni de suspense. Le spectateur aura déjà découvert dans la série qui a tué Laura, les dés sont jetés depuis longtemps, et Lynch fait de son film un pur drame, doppelgänger désespéré et contre-pied presque total de l'univers chatoyant et loufoque de Twin Peaks – ce n'est en rien un hasard si, après un générique sur fond de parasites, le film commence par une masse venant s'abattre sur un écran de télévision. Dans le Twin Peaks de Laura Palmer les gens font peur, les couleurs sont ternes et la chute est dévastatrice. Les situations jubilatoires ou mystérieuses de la série font place aux moments de débauche les plus malsains et à l'horreur la plus crue.

Éprouvant et déroutant tant qu'il hypnotise, Fire Walk With Me est cependant la conclusion indispensable à Twin Peaks. Si tous les cliffhangers du season final ne trouvent pas de réponse, quelques bribes sont laissées ça et là et permettent, au compte-goutte, de comprendre un peu plus la mystérieuse "Black Lodge" et le destin de certains personnages clés. Les "pièces manquantes", le film supplémentaire composé par Lynch à partir des scènes coupées, éclaircissent encore un peu plus le mystère et, sans pouvoir en dire beaucoup plus, offrent même un court épilogue inattendu débutant là où le season final s'arrêtait... Bien que de ce côté, on pourra regretter que ce "plus" ne se traduise pas par plus d'explications. Ce n'est finalement pas tant dans les débuts de réponses qu'il apporte que le film est alors aussi indispensable au spectateur de la série, mais plutôt dans sa qualité de supplément inattendu, dans sa vision alternative passionnante de Twin Peaks, et dans sa beauté sinistre qui le rendent fascinant.

"Feu, marche avec moi", l'incantation superbe de Laura, apparaît à l'inverse des autres énigmes on ne peut plus claire que dans ce film. Sheryl Lee incarne un personnage qui vit à mort, qui se consume davantage à chaque pas, mais avec cette sorte de fureur de vivre brûlante qui la mène aux extrêmes. Laura vole en éclat tout au long du film, sans retenue et sans artifice. On oublierait presque que Lynch savait filmer du sang et du sexe tant la série se montrait pudique sur ces points, mais Fire Walk With Me verse dans le poisseux et dans le brutal comme s'il voulait nous rappeler que la vie n'est pas lisse, que l'horreur, la vraie, peut survenir dans une jolie maison de banlieue chic, que les monstres existent, pour de vrai ; que le sourire éclatant d'une lycéenne peut, enfin, cacher la plus insondable et la plus insoutenable des souffrances.

Film superbe et franc, Fire Walk With Me est une profonde entaille dans le vernis de Twin Peaks. Conclusion terrible d'une série brillante, il nous emmène sur des terrains inconnus et nous offre une histoire passionnante faite de chutes et de rédemption. Exerçant une fascination visuelle et musicale de chaque instant, les derniers jours de Laura Palmer constituent, à défaut d'une véritable fin de la série, la plus sensationnelle des conclusions.

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