Concerto en ocre et en bleu

Avis sur Two Lovers

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Two lovers, au premier abord du moins, apparaît comme un film différent dans l’œuvre de James Gray. Pas de mafias, pas de gangs rivaux – mais un récit plus que simple, minimaliste, un homme entre deux femmes, à la façon de nombre de fleurons du cinéma romantique, la première référence à laquelle on peut songer étant peut-être In the mood for love, où par delà des repères culturels évidemment très différents, les questions sont finalement très semblables (et sans doute plus désespérées, sous un dehors plus policé, pour In the mood for love- où il n’y a aucune échappatoire).

Cela dit, comme dans tous ses films, la famille, sa présence, son poids, avec même une manière de parrain très influent et une mère plus qu’attentive – et une tension qui s’installe tout au long du récit – cela ne peut tromper. On est bien chez James Gray.

Ce qui ne peut pas non plus tromper, ce sont les choix esthétiques de Gray - cet ocre jaune, presque en sépia, qui imprègne en permanence les images, sa signature. Avec une différence importante ici : il y a aussi nombre d’images qui baignent dans un bleu mat, assez sombre, très envahissant. Two lovers est presque une composition musicale en couleurs, avec ses dominantes, à la manière des toiles de Whistler qui n’hésitait pas à donner des titres musicaux à la plupart de ses tableaux : Symphonie en blanc, Harmonie en gris et vert, Nocturne en bleu et or …

Two lovers est un grand film romantique : l’histoire d’un homme, presque un enfant, tiraillé entre son exigence de liberté, son amour fou pour une inconnue croisée sur le pas de sa porte, obsessionnel, jusqu’à la perspective de la fuite, et le choix de la raison, proposé par les parents et par le parrain, au nom de la famille. Les lieux des rencontres sont plus que parlants : chez lui ou chez elle pour sa fiancée presque officielle, Vinessa Shaw la brune ; dans des espaces improbables, hors de toute convention, à travers le jeu des fenêtres et des miroirs ou sur leur terrasse au sommet de l’immeuble avec son amour hors tout contrôle, Gwyneth Paltrow la blonde, soumise peut-être aux mêmes rêves que lui. On devine de quel côté ses désirs vont pencher.

Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de constater que cette exigence de liberté le renvoie en fait à une situation d’absolue dépendance : il devra l’attendre, en permanence, parfois en vain, à la sortie de la boîte de nuit, longtemps à la table du restaurant dans un cadre manifestement peu fait pour lui, longtemps encore avant le « départ » vers ailleurs – le plus souvent dans le rôle obscur du chaperon, du confident, de l’ami fidèle …. L’obsession finira même par tourner à l’aliénation : dans l’écoute immédiate d’un air d’opéra (parce qu’elle aime l’opéra), dans un hip hop très singulier (pour justifier sa présence dans la boîte à ses côtés), dans la consultation permanente de ses mails …

Et cette valse hésitation, cette déchirure obsessionnelle est portée par des images inoubliables : les longs travellings, presque en plans séquences sur la terrasse, la double rencontre avec l’eau, rivière et océan, aux bornes du récit, le très beau contre jour sur elle, lors du rendez vous ultime. Et le contre jour parvient sans doute à en dire beaucoup plus que le dialogue qui va suivre.

Joaquin Phoenix porte le film. Il traduit de la façon la plus imprévisible, la plus incontrôlée cette exigence de liberté absolue et très instable – par des silences, des changements d’abord imperceptibles d’expression, des temps d’exaltation presque incohérents (jusque dans l’interprétation dont il n’est pas sûr qu’elle soit toujours sous le contrôle du réalisateur) – avec un charisme insensé. Il est le film.

Il reste une alternative – une autre réponse possible, imposant un retour sur soi-même (et les objets, une paire de gants, un bijou joueront un rôle essentiel dans cette prise de conscience). Cela suppose aussi un dépassement des douleurs de l’enfance, pour se libérer des troubles, renoncer au rêve de liberté pour gagner au bout du compte une autre forme de liberté et une éventualité du bonheur : tout le poids d’une éducation sentimentale. Et ce n’est pas triste, évidemment.

On peut revenir alors au rôle essentiel des couleurs – et se dire que le choix des plages en ocre, ou en bleu, lors des temps de tension, ou des grands bouleversements ne doit évidement rien au hasard. Il ne reste plus qu’à regarder :

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http://www.dvdbeaver.com/film2/DVDReviews46/two_lovers_blu-ray.htm

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