Un air gay et entraînant

Avis sur Un chant d'amour

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Unique et subversif. Tels sont les deux mots qui nous viennent à l'esprit lorsqu'on évoque Un chant d'amour. Logique, d'ailleurs, puisque l'un ne va pas sans l'autre chez Genet, tout est uniquement subversif ou subversivement unique, c'est au choix, son film ne pouvait pas en être autrement. On peut dès lors préférer l'unicité qu'il évoque, la seule incursion d'un homme de plume derrière la caméra, la dimension singulière d'une esthétique librement inspirée de Cocteau, ou ne retenir plutôt que la charge subversive qu'il contient, cette audace folle qui consiste à accoupler les interdits, la sexualisation explicite et l'amour homosexuel, nous rappelant qu'en France, à cette époque, l'homosexualité est toujours considérée comme une dangereuse déviance. La censure évidemment a sévi, interdisant l'accès au film pendant un quart de siècle, légitimant d'une certaine façon sa place à part au sein du cinéma français.

Seulement, me direz-vous, les années 50 appartiennent à une époque révolue, et dorénavant on ne retrouve plus cette chape moralisatrice qui pèse de tout son poids sur les questions de l'homosexualité et de la représentation du corps. À quoi bon alors regarder ce film ? Un chant d'amour n'est-il rien d'autre qu'un essai démodé, un cliché jauni par le temps ? Des clichés, justement, on en retrouve quelques-uns et à les voir aujourd'hui, avec le recul des années, on peut les trouver un peu simplistes : cette paille introduite à travers l'orifice d'un mur, mettant ainsi en relation les deux détenus, a tout de la métaphore un peu trop limpide de l'acte charnel ; de même, la représentation qui nous est faite de la masculinité, avec ces corps musclés ou ces torses velus, semble reprendre de manière insistante les stéréotypes gays. Mais, si les clichés sont là, c'est parce qu'ils font partie intégrante de Genet, de son imagerie artistique parsemée de beaux voyous, de prisons, de braguettes lourdes, de virilité exaltée... Tout le talent de Genet sera justement de les transcender, de les porter loin de l'apparence première, du sordide ou du scabreux qu'ils incarnent, afin de composer un poème visuel évoluant constamment entre désir et fantasme, songe et réalité, entre démarche introspective et expression sensible.

À travers ses écrits, il s'est souvent adjugé le rôle du provocateur, bousculant la bien-pensante tout en dévoilant une personnalité complexe, pleine d'ambivalence, de paradoxe et de tourment. Et c'est exactement ce qui ressort de son film où les antagonismes se croisent, s'opposent, se répondent sans cesse jusqu'à octroyer aux images muettes une parole nouvelle : les corps expriment à eux seuls la complexité de l'être, sa volupté et sa souffrance (les bras que l'on embrasse, les ongles que l'on arrache...), sa beauté et sa laideur (les corps jeunes et musclés, les visages suintant, les pieds crasseux...), son désir et sa désespérance (cette bouche qui s'offre, ce corps qui se replie sur lui-même, cette silhouette qui erre dans les couloirs...). Un langage corporel qui trouvera son summum dans le rapport au sexe, faisant de l'onanisme l'ultime moyen d'expression de l'homme, que ce soit pour crier sa plénitude ou sa détresse (en prolongeant le plaisir de la danse, en annonçant la pression sur la gâchette).

Bien sûr, homme de plume avant tout, Genet n'évite pas quelques ratés, notamment dans la gestion du rythme ou dans l'étirement parfois inutile de certaines séquences. Mais pour le reste, Un chant d'amour demeure un superbe concentré de son univers artistique, de sa poésie singulière, de son aisance à illustrer désir et fantasme homosexuel. Un chant d'amour constitue également un subtil exercice d'introspection au cours duquel Genet tente l'esquisse de son propre portrait, à travers l'évocation de cet amour homosexuel naissant derrière la porte d'une prison, en sondant ses propres désirs ou représentations grâce à un récit mêlant habilement songe et réalité.

Pour ce faire notre homme n'est pas à court d'idées, et il nous le prouve tout au long de ces 26 minutes de péloche ! On appréciera ainsi cet esthétisme soigné, ce subtil travail sur le N&B ou le clair obscur (en collaboration avec Cocteau à la photographie) qui vient sublimer ce qui pouvait être sordide. On appréciera également ces trouvailles visuelles qui suggèrent érotisme et fantasme avec une délicatesse absolument remarquable, comme cette grappe de fleurs que les prisonniers tentent de cueillir, ou ces corps nus qui s'enlacent avec sensualité... mais son plus grand tour de force, c'est d'avoir su donner à l'anodin une belle portée métaphorique. Ainsi, pour causer d'une idylle naissante entre deux personnes au trou, il fait du trou un puissant révélateur. En effet, c'est à travers ce trou qui perce tout, aussi bien le mur, la porte de la cellule que la chaussette du bagnard, que nous allons apercevoir l'homme tel qu'il est : crasseux comme le pied du prisonnier ; pervers comme l'oeil du maton ; sensible comme ces deux amants qui vivent aveuglément leur amour... Le souffle ou la fumée, en passant à travers ce trou, se charge alors d'un air connu, d'une mélodie entendue au-delà des murs, celui d'un amour à l'air libre.

La chanson qui traverse un monde ténébreux
C’est le cri d’un marlou porté par la musique.
C’est le chant d’un pendu raidi comme une trique.
C’est l’appel enchanté d’un voleur amoureux.

Le Condamné à mort, Jean Genet, 1942.

(7.5)

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