Aux autistes anonymes.

Avis sur Un cœur en hiver

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Un cœur en hiver est un film facile à détester. Du moins, je le présume. Cette histoire d'amour qui suit l'évolution de la musique de Ravel, peut être perçue comme un exercice de style froid, impersonnel, à la limite de la prétention. Il y a également cette histoire absconse, étrange, qui pose plus de question qu'elle n'apporte de réponse. C'est un peu dérangeant, il faut dire que le discours explicatif dans un film est tellement rassurant... Et puis, évidemment, il y a ces satanés personnages qui semblent si caricaturaux que ça en devient risible : l'éternel torturé, le bon copain et la musicienne qui joue comme elle aime... du moins, c'est ainsi qu'on pourrait les percevoir si on regarde tout ce petit monde d'un œil distrait ou fatigué. Car ici, comme c'est le cas dans la plupart des films, ces "personnalités" sont avant tout des modèles, des archétypes, sur lesquels le cinéaste va pouvoir travailler, afin de leur donner vie, de leur insuffler une originalité et développer ainsi son histoire. On tombe dans la caricature, uniquement si on se contente d'en épaissir les traits. Avec ce film, sans doute plus qu'avec un autre, Sautet parvient à sublimer son matériel d'origine, il transcende les codes de la romance pour créer un drame d'une force rare, sensible et bouleversant. Ces personnages que l'on pourrait moquer, deviennent, sous ses mains expertes, semblables à des instruments de musique produisant une étonnante mélodie, aux variations subtiles, qui n'est autre que celle des sentiments.

Musique et amour sont indissociables, l'un comme l'autre vont rythmer les relations entre les personnages, faisant sans cesse osciller l'histoire entre harmonie parfaite et dissonance trouble et violente.

Comme deux tonalités opposées, les deux personnages masculins ont des personnalités contraires et complémentaires : l'un est mutique, froid, hermétique aux sentiments et continuellement empreint d'une grande gravité, tandis que l'autre est expressif, chaleureux, absorbant les émotions environnantes telle une éponge. Entre ces deux-là, notre cœur balance constamment : on est intrigué, puis charmé, par la part de mystère qu'entretien Stéphane, sa retenue que l'on prend pour un excès de pudeur, tout comme on adhère facilement à la bonhomie de Maxime. Mais, dans l'instant d'après, on ne peut éprouver que tristesse et dégoût devant l'attitude d'un personnage qui, à l'instar du Meursault de Camus, semble totalement insensible aux autres, rejetant froidement toutes marques d'affection. C'est là que l'on apprécie à la fois la justesse de l'interprétation (Auteuil, notamment, qui n'a jamais été aussi bon qu'ici) et la finesse d'écriture, car les différentes fluctuations, tout comme l’ambivalence du personnage central, n'apparaissent à l'écran que par petites touches : c'est un visage qui se fige brutalement, c'est un regard qui se fait plus insistant, c'est l'intonation d'une voix qui vient doucher l'ardeur naissante...

Mais Sautet ne va pas simplement jouer avec nos émotions, il va bousculer le doux ronronnement de la romance, chambouler cette harmonie à laquelle nous sommes bien trop souvent habitués. Son cinéma devient alors celui de la dissonance. L'harmonie existant entre les deux hommes est profondément troublée par l'arrivée de Camille. Elle, c'est l'accident arrivant dans Les choses de la vie, c'est le personnage de Sami Frey qui vient déstabiliser César et Rosalie . C'est par elle que la vie résonne soudainement, douce, amère, réconfortante ou profondément mélancolique. C'est à travers elle que les sentiments s'expriment. Camille n'est que musique et émotion. Sans elle, les hommes ne sont rien. Stéphane se contente de fabriquer les instruments que Maxime va vendre, mais aucun des deux ne sait en jouer.

Si le spectateur se passionne pour cette "musique", parfois singulière et violente, c'est parce qu'il est captivé par la résolution de l'intrigue amoureuse. De la même manière qu'il avait chargé d'enjeux le devenir de la lettre dans Les choses de la vie, Sautet va créer un vrai suspense autour du possible "réchauffement" du cœur de Stéphane. C'est un sacré tour de force, il faut le reconnaître ! Durant tout le film, on va tenter de percer le mystère que constitue ce personnage : est-il un timide maladif, un être profondément asocial ou souffre-t-il d'une pathologie psychiatrique ? Au fond qu'importe la réponse, l'important étant d'être réceptif aux aléas du cœur et de les partager avec Camille. La mise en scène de Sautet, quant à elle, se charge du reste : elle nous attendrit lorsqu'une musicienne talentueuse bafouille ses notes sous le regard de l'être aimé ; elle taquine notre palpitant lorsque les deux personnages, que l'on espère amoureux, n'ont que quelques minutes pour se voir avant la reprise des répétitions ; elle nous glace d'effroi lorsqu'un "je ne vous aime pas" retentit dans la nuit comme un coup de tonnerre... on passe par tous les états, vivant pleinement les émotions ou mourant à petit feu, au gré du trio de Ravel.

En matière de cinoche, il y a les films qui vont éveiller votre intellect, vous questionnant sur le sens du monde, de la vie et tout le toutim. Et puis il y a ceux, comme un Cœur en hiver, qui vont se contenter de bercer vos émotions. Pour cela, bien sûr, il faut être sensible à la mélodie entendue et là, tout est affaire de subjectivité. Sautet, lui, y met toute sa vie, tout son cinéma, toute sa sensibilité pour promouvoir, peut être une dernière fois, ces choses de la vie qui lui sont si chères. En souhaitant, sans doute, que des Stéphane se transforment un peu en Maxime. L'espoir est permis, on quitte notre autiste émotionnel bien au chaud, isolé par une vitre à travers laquelle il contemple le tumultueux spectacle de la vie. À quoi pense-t-il ? À la musique, à l'amour, ou tout peut être au rêve devenu réalité...

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