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Avis sur Un divan à Tunis

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Elle n’est pas voilée. Elle n’est pas mariée. Elle fume en public, importune Freud qui, le temps d’une virée en voiture, a troqué sa chéchia contre son sérieux d’antan. Selma est une psychanalyste bien décidée à implanter dans son pays d’origine des pratiques qui lui sont étrangères mais qui s’avèrent nécessaires à la cicatrisation de ses blessures idéologiques : la révolution a fait tomber des cloisons et ventilé des espaces. Il faut mettre des mots sur les maux, même si personne – exception faite de notre psychanalyste – n’en comprend d’emblée l’utilité. Le ton adopté est celui de la comédie, c’est un ton assez fort en bouche, comme la harissa que répand l’haleine fin de journée de Selma : les personnages se suivent sans se ressembler, partagent sur un même divan leurs singularités enfouies sous des masques de convenance sociale qu’il est encore difficile à faire tomber, cachées derrière des histoires parfois banales et répétitives, parfois extraordinaires et abracadabrantes – pensons à la rêverie tourmentée d’un homme incapable de s’immerger dans son jardin secret sans y convoquer les grands despotes de l’Histoire contemporaine.

Comme le faisait l’année dernière Tel Aviv on Fire, Un Divan à Tunis recourt au genre de la comédie pour penser le rire comme une arme de dévoilement et de mise à plat des tensions, toutes résolues dans cette communauté formée par le rire et autour de lui. Et la limite principale du film de Manèle Labidi, c’est que contrairement à Tel Aviv on Fire qui avait l’intelligence de redoubler le burlesque par l’intermédiaire du soap opera agissant à la manière d’un papier buvard capable d’absorber – et de légitimer par la même occasion – les excès propres à la comédie, il aborde frontalement ce genre sans inscrire l’exagération qui en résulte dans sa diégèse. Tout paraît forcé, exagéré, amplifié pour les besoins de la fiction, si bien qu’on ne sait plus très bien où commence la justesse du regard et où s’arrête la caricature. Que les Tunisiens soient conformes aux clichés ici véhiculés n’est pas la question ; non, le problème réside dans leur représentation, dans la représentation de ces clichés qui génère parfois une impression d’artificialité dommageable. Et au lieu de saisir l’effervescence souterraine d’une population encore marquée par les événements récents, au lieu de capter les sursauts volontiers comiques au sein de la tragédie du quotidien tunisien, c’est la pose qui est adoptée et privilégiée, pose qu’appuient en outre des chansons trop envahissantes qui orientent le film du côté d’un cinéma de genre maniériste plutôt disharmonieux.

Néanmoins, la très grande force du long métrage réside peut-être moins dans l’approche comique de la situation tunisienne que dans l’ethos de son personnage principal, campé à merveille par Golshifteh Farahani. Car ce qu’incarnent l’actrice et la thérapeute qu’elle interprète, c’est une femme libre qui éprouve à chaque minute de son existence les conséquences de sa liberté : sur le ton du reproche ou de la moquerie, avec humour ou brutalité, ses comportements sont jugés par rapport à une norme tantôt masculine tantôt féminine tantôt culturelle. Célibataire, bah pourquoi ? Parisienne, que fais-tu là ? Psy, pour quoi faire ? Et l’entêtement que notre héroïne manifeste tout au long du film dit quelque chose du combat que doit mener jour après jour la femme libre d’aujourd’hui. Sur son divan s’allongent des mœurs en plein bouleversement et qui renaissent à elles-mêmes à mesure qu’elles rejettent celle qui cause leur trouble, ou du moins celle qui incarne leur mauvaise conscience, qui extériorise ses tensions. Manèle Labidi fait le choix judicieux de conserver une part de mystère relatif à l’identité de Selma : son rôle est d’extérioriser, non de se livrer. Ou alors par petites touches. Elle devient aussitôt une allégorie qu’il est aisé d’étendre à toutes les femmes soucieuses de modifier en profondeur la société qu’elles aiment et dans laquelle elles vivent.

Juché sur les toits ensoleillés du monde méditerranéen, Un Divan à Tunis se propose d’accueillir la diversité d’une population, de lui offrir un temps d’écoute et une occasion de partager ses histoires, ses peines et ses joies. Plus qu’un film sur la parole libérée, c’est un film sur l’écoute et l’importance à accorder à l’écoute : ne pas enfermer une femme dans le voile qu’elle porte, ne pas réduire le boulanger au string jaune qu’il exhibe. Non, écouter, reconnaître l’humain et l’accepter dans ses singularités fondamentales.

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