Une dernière perle avant la fin

Avis sur Un flic

Avatar Noé_RM
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Cela faisait longtemps que je voulais voir ce film et que pourtant je ne le faisais pas, trop apeuré par sa réputation. Je craignais la déception. Aussi, je repoussais le moment de la découverte, car je ne voulais pas que mon admiration pour Jean-Pierre Melville, qui est mon cinéaste français favoris et un de mes cinéastes préférés en général, fût égratignée par une œuvre finale ratée. Mais j'avais tort. Melville est ici à son paroxysme, non pas forcément au sens où ce serait son meilleur film, mais plutôt dans la mesure où son style y atteint son point culminant et son plus haut degré de pureté. Je pense que la raison pour laquelle beaucoup de gens n'aiment pas ce film est la même qui explique pourquoi beaucoup n'aiment pas la carrière de Michael Mann après Collateral ou celle de Nicolas Winding Refn après Drive ( la comparaison est d'ailleurs pertinente en cela que les trois réalisateurs ont beaucoup de points communs ). Il s'agit de cinéastes qui se radicalisent à mesure qu'ils avancent, qui tendent vers une épure toujours plus extrême de leur art, qui veulent toucher à l'essence, à la substance même de leur cinéma. Il visent l'abstraction. Et, inévitablement, au fil de cette démarche, de cette entreprise artistique particulièrement fascinante à observer, ils franchissent une ligne au-delà de laquelle certains ne veulent plus les suivre.

C'est exactement de cela dont il est question avec Un Flic. C'est un film qui, plus, bien plus que les précédents de Melville, est froid, glacial même ; il est épuré, condensé ; en un mot, Un Flic est pur. Tout Melville ( toutes ses thématiques, toutes ses obsessions, toutes ses mimiques etc. ) s'y retrouve dans une proposition d'une radicalité déconcertante. L'ouverture du film donne le ton d'emblée, en nous immergeant dans un espace vide, désincarné et fantomatique ( ce dernier point donne d'ailleurs au film un aspect quasi irréel par moments). C'est dans cet environnement balnéaire balayé par la pluie que prend place un braquage silencieux et lent, qui se situe dans la droite lignée des autres scènes de ce type dans le travail antérieur de Melville. Il se déroule méthodiquement, presque mathématiquement, sans grandiloquence. Melville ne réinvente pas la roue avec cette scène, mais le style, l'atmosphère, le son, le rythme, la succession des plans, l'allure des personnages ( ils sont d'abord réduits à de simples silhouettes, et justement leur caractère archétypal donne au film une dimension mythologique et les iconise d'autant plus ; ce sont des figures plus que des personnages ), le cadrage etc., tout concourt à fabriquer une scène mémorable et impressionnante, rythmée par les vagues, assaisonnée par la pluie et baignée dans une couleur à cheval entre le bleuâtre et le gris. Les personnages, laconiques, comme toujours, mais plus encore ici, errent comme errait déjà Costello dans Le Samouraï, désabusés, et allant tout droit vers leur destin avec résignation, dans une tonalité fataliste plus accentuée que jamais.

*Un Flic* est visuellement le film le plus saisissant de Melville. Le cadrage est minutieux, la composition des plans est remarquable de précision, les mouvements de caméra sont millimétrés et nets, et les couleurs sont utilisées avec inspiration, alternant entre le bleu pâle de la station balnéaire et le blanc éclatant du bâti hospitalier, mais allant aussi chercher dans les noirs, qu'ils soient urbains ou ruraux, ce qui donne par ailleurs l'occasion à un travail soigné sur les jeux de lumières ( par exemple avec les phares de voiture et autres lampadaires ). Le perfectionnisme de Melville transparait dans ce film du début à la fin. Les intérieurs et les décors en général sont tous savamment construits et agencés, et quant à la lumière, elle est ici utilisée avec une attention plus marquée que dans les autres films, et trace à l'écran des plans qui sont parmi les plus beaux tableaux melvilliens ( par exemple, le plan où le visage de Delon est dans l'ombre dans le couloir de la morgue ). Le film joue aussi beaucoup sur la géométrie des espaces, sur les formes, sur les perspectives et sur les lignes de fuite, et ça permet de produire des plans très interpellant visuellement. Par ailleurs, plus que jamais ici, Melville filme les environnements urbains et les formes architecturales modernes ; on sent que la modernité paysagère l'intéresse en tant qu'objet esthétique ( cela ne peut que plus nous faire regretter sa disparition soudaine, car il est certain qu'il n'aurait pas manqué de passer toutes ces évolutions au crible de sa caméra ) ; étant donné qu'il a commencé sa carrière dans les années 50, il est évident que les changements qu'il a pu observés ne le laissaient pas indifférent. Esthétiquement, le film est donc d'une rigueur stylistique absolue. Ici, Melville réduit tout ce qui caractérise son cinéma à l'essentiel et s'interdit tout égarement pour ne garder que la sève de son art. Chaque plan est soigné et chaque plan est pensé ; *Un Flic* est un objet cinématographique d'une pureté comme on en voit peu. Le résultat est hypnotique et envoutant.

Le travail sur le son est aussi remarquable ou, devrais-je plutôt dire, le travail sur son absence, c'est-à-dire sur le silence. Mais bien que la musique soit discrète ( comme souvent chez Melville), elle arrive tout de même toujours à point pour enrober la scène qu'elle accompagne d'une délicieuse atmosphère indescriptible. Je pense à la scène du commissariat avec Delon et un des quatre criminels ; les deux personnages se fixent un moment sans se parler et, grâce à la musique notamment, la scène devient à la fois étrange et énigmatique. Cet alliage habile entre son et silence, entre l'usage de la musique et son absence, participe à la qualité lancinante du film qui fait justement sa force et sa singularité.

Le rythme est dosé d'une façon qui reste fidèle à ce qu'on connait de l'œuvre de Melville. Il est constant, stable, invariable. C'est probablement de là que vient ce sentiment de fatalité qui imprègne tellement ses films ; il n'y a jamais ni d'accélération, ni de variation, y compris dans les scènes de cambriolage, de braquage ou autre. Et j'apprécie cette lenteur macabre. Melville a une façon d'agir sur le temps qui n'appartient qu'à lui ; on sent vraiment le temps, on sent son son poids. Et c'est particulièrement vrai lors de la scène du train, que je vais donc pouvoir aborder puisqu'elle est si décriée. Alors bon, soyons clairs et sincères, oui, les trucages sont absolument grotesques. Mais ! Le seul vrai problème, ce sont les plans larges où on voit l'hélicoptère dans son intégralité en extérieur, et finalement ils représentent peu de choses dans l'ensemble de la scène. D'ailleurs, pendant que je la visionnais, je me faisais la remarque que celle-ci marcherait à la perfection sans plans larges de l'hélicoptère en entier ; les plans serrés sur l'hélicoptère suffisaient amplement et aboutissaient à un rendu tout à fait convainquant. Je rêve donc qu'un ange descende sur terre et modifie le montage du film pour en retirer tout les plans larges de l'hélicoptère, parce que, franchement, si on passe cet aspect, le reste au pire tient la route et au mieux est complètement réussi. Et donc, pour conclure sur le rythme, cette séquence reste sur ce même rythme monotone et invariable et c'est bien cela qui la rend si forte comme l'était déjà le la scène du cambriolage dans Le Cercle Rouge. Cette lenteur dans le spectaculaire, je ne l'ai jamais retrouvée ailleurs que chez Melville.

Ensuite, quoiqu'on en dise, je ne trouve pas que le film soit lésé au niveau des émotions ou des personnages. Les acteurs ont tous une présence réelle, ils parviennent à capter l'attention quand ils sont à l'écran et dégagent une vraie intensité. C'est vrai de Delon, magnétique comme à son habitude, mais aussi de Crenna, qui déborde d'élégance. Conrad a aussi un charisme redoutable avec ses yeux bleus-gris perçants et son constant semi-sourire dissimulé, je trouve qu'il a vraiment une gueule. Deneuve n'est pas en reste, glaciale ( décidemment cet adjectif ne cesse de revenir ) et rayonnante à la fois. Quant aux aspects plus émotionnels du film, je dois dire qu'il y a, à mon sens, plusieurs passages d'une ambiguïté, d'une ambivalence et d'une subtilité qui, jusqu'alors, n'avaient jamais été autant poussées chez Melville. Je pense à la relation entre Delon et le travesti par exemple. De façon générale, les allusions sexuelles rajoutent une couche à l'ambiance troublante du film. En outre, il a plusieurs scènes où percent une lueur d'émotion, une lueur d'humanité, au détour d'un simple regard ou d'un sourire discrètement esquissé. Et c'est dans ces détails que réside la force du film, car c'est la rareté de ces moments qui les rend lumineux ( encore un point commun avec Mann ; il y a beaucoup de parallèles pertinents à faire entre les deux bonhommes ). Il faut donc être attentif, car si on loupe les détails on passe nécessairement à côté du film. Je pense à la scène où Delon joue du piano et où Deneuve le regarde ; il s'agit d'une scène simple, certes, mais efficace, où les deux personnages jouent en toute subtilité. J'adore les moments qui passent comme ça, qui arrivent sans être annoncés... l'air de rien. Tout cela pour dire que les éclairs de sentiment sont d'autant plus précieux qu'ils s'évaporent vite et, comme toujours, c'est dans le contraste et dans la fugacité que se trouve la vraie beauté. La beauté, c'est la bougie fragile qui vacille dans le noir, pas le gigantesque brasier. J'aime particulièrement une scène vers le début du film où Delon regarde un cadavre, le visage vide et figé, dans un genre d'instant d'introspection ou d'interrogation. C'est fugace, comme toujours, mais bien présent et cela vient donner de la profondeur au film. Melville n'explique pas, et c'est cela qui est brillant, ce sont ces moments là qui interpellent le plus. Melville n'a pas besoin d'expliquer parce qu'il montre et qu'il sait montrer ; il n'y a rien à rajouter, la poésie de la scène suffit ( il convient de rappeler qu'il tenait le cinéma muet pour l'âge d'or du cinéma ). D'ailleurs, ce genre de procédé cinématographique est vraiment rare ; on le retrouve un peu dans les précédents films de Melville ( dans Le Samouraï, il y a une scène comme ça où Costello échange un regard avec une femme en voiture ), et on le retrouvera chez Mann, personnellement je trouve ça diablement puissant. Dans ce film, presque tout le monde est un samouraï à l'effigie de Costello. Melville filme ses personnages sans jamais expliquer grand chose, sans rien dire ; parce qu'il n'y a rien à dire, rien à expliquer ; l'histoire, on la connait, c'est toujours la même. Et c'est bien pourquoi Melville se désintéresse des préludes interminables et autres présentations ; il vise l'abstraction. Ce qui compte c'est de regarder ces silhouettes stoïques errer dans cet univers désenchanté. C'est justement dans cette abstraction que le film trouve sa véritable épaisseur ; c'est parce qu'il n'y a rien qu'il y a tout.

En somme, j'ai été conquis par l'œuvre finale de Melville, et je l'admire d'autant plus que je considère qu'il a bel et bien finit en beauté. Un Flic est une magnifique œuvre crépusculaire qui porte en elle toute la force du plus grand de nos cinéastes.

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