Punch lines and Glamour

Avis sur Un homme dans la foule

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A face in the crowd de Kazan est l'un des premiers films critiques sur les médias et le marketing, alors prédominants dans la société américaine d'après-guerre. Il arrive peu de temps après The Big Carnival de Wilder et bien avant les excellents Network de Lumet et Quizz show de Redford. S'il n'arrive pas à la cheville de ces films en terme artistique, on peut dire que A face in the crowd développe comme eux, un discours critique très surprenant et plutôt intéressant...

Le film nous raconte l'ascension de Lonesome Rhodes, un hobo qui par sa gouaille va connaitre une ascension médiatique fulgurante. Le premier tiers du film nous le présente en animateur radio à succès s'opposant à la toute-puissance des annonceurs. Cet ancrage est pertinent : les annonceurs sont les acteurs centraux du jeu médiatique ; les « contenus » télévisuels étant créés et agencés pour la publicité (d'où l'émergence des séries à twist, les soaps, pour rendre la ménagère captive). Mais le portrait est grossier et caricatural : Lonesome mène de farce en farce une foule stupide et la figure de « l'animateur de radio libre » s'oppose à celle de l'annonceur cupide et stupide.

Puis, le film prend en consistance, lors d'une scène mémorable qui nous plonge dans un bureau où des marketeurs réfléchissent à comment vendre les pilules « Vitajex », des cachets composés de sucre, d'aspirine et de caféine qui n'ont objectivement aucun impact sur le corps mais qui sont vendus comme un alicament miraculeux (ne riez pas, Actimel aujourd'hui, c'est le même principe – comme le dit l'un des dirigeants de Danone, « on n'a jamais vendu du lait fermenté aussi cher). En cinq minutes, le film réussit à illustrer brillamment ce qu'est la société marchande. Notre Lonesome, subitement converti à la publicité, fait une leçon de marketing moderne aux marketeurs old school, trop rivés sur leurs études de marché et leurs règles de communication. Star populaire et charismatique, il invente une publicité reposant sur les codes jeune de l'époque ; le swing du rock'n'roll et l'explosivité du cartoon. Le montage survolté du film nous montre l'hystérie publicitaire : les sourires crispés de femmes objets, la foule en délire, la caution scientifique en blouse, le montage ultrarapide et fun et surtout l'hypersexualisation de tout signe (Vitajex est vendu comme un « pré-Axe », une pilule virilisante de prédation sexuelle). Tous les tics et codes de l'époque sont là, et ont d'ailleurs pour la plupart survécu jusqu'à aujourd'hui (1). Lonesome lui-même est un expert de ce que l'on appellera plus tard dans le métier le « personnal branding » : il a réussi à constituer un personnage public avec ses gimmicks, son élocution ; son rire bruyant est sa signature. Grâce à son image « authentique », il s'est installé sur le créneau populaire, le « grassroot wisedom » ; l'homme du peuple qui parle au peuple.

Le film est caricatural : c'est une satire, à l'image de Network, et à ce titre, il vire parfois à l'hystérie. Et le film eut été bon s'il s'était limité à cela. Malheureusement, A face in the crowd est plombé par ses prétentions et a voulu rajouté à la critique du système l'histoire humaine. Au final, le film échoue à réaliser une œuvre profonde sur les deux tableaux : il n'est ni une plongée totale dans le système médiatique (comme le sera Network) ni un drame humain d'ampleur (comme Elmer Gantry de Brooks, un film auquel on pense beaucoup au visionnage de A face in the crowd, Lonesome ressemblant par certains aspects à Gantry – il est d'ailleurs amusant de constater que l'algorithme Imdb recommande le film de Brooks à ceux qui ont apprécié A face in the crowd).

Le triangle amoureux de A face in the crowd est des plus prévisibles et convenus (l'intello et le rigolo se disputent l'admiration de la belle). Lonesome est un personnage central peu intéressant : un peu comme dans Body and soul de Rossen, c'est un demi-crétin qui se laisse facilement enivrer par l'american dream. A face in the crowd finit comme un conte sur la folle vanité et cela désamorce la critique élaborée jusqu'alors. La manipulation médiatique – comme la force marchande - n'est jamais le propre d'un seul homme, c'est un produit du réseau, de l'interconnexion, du système. En concentrant en Lonesome tous les vices du système, Kazan dédouane la société américaine. Un reproche similaire a été fait à Kazan par Roland Barthes pour On the waterfront :

« [...] on dérive sur un petit groupe de gangsters la fonction d'exploitation du grand patronat, et par ce petit mal confessé, fixé comme une légère et disgracieuse pustule, on détourne du mal réel, on évite de le nommer, on l'exorcise » (2)

Comme pour finir son panorama critique sur la société du spectacle, A face in the crowd nous montre un Lonesome spin doctor, consultant en communication politique, vers la fin du film. On constate à cette occasion que pour servir la critique (par ailleurs superficielle) du système, le film est descendu jusqu'au degré zéro de la vraisemblance psychologique. Quasi-anarchiste, réfractaire à la publicité au début du film, Lonesome finit le film comme un apôtre exalté de la manipulation des masses. Inversement, sa femme, journaliste trash sans scrupule au début du film, s'adoucit jusqu'à devenir une mère la morale effarouchée et tremblotante.

Après deux heures et bien des scènes inutiles, on se retrouve avec un film qu'on regrette de n'avoir pas plus aimé, un film bancal, qui n'atteint véritablement aucune des ambitions qu'il s'était fixé. A voir tout de même.

(1) Voir à ce sujet le texte d'Ignacio Ramonet « Spots publicitaires » dans « Propagandes silencieuses » qui fait bien le tour du sujet
(2) « Un ouvrier sympathique » dans Les Mythologies de Barthes.

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