Lettre au jeune poète

Avis sur Un homme qui dort

Avatar OctaveParrango
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Vieux film français inconnu en noir et blanc (bof), adapté d'un bouquin de Georges Pérec, un classique du Bac français (bof) ... Le film traînait depuis des mois sur mon étagère, j'avais dû lire une bonne critique, mais depuis, ça avait pris la poussière. À court de films à voir, je lui donne une chance, je zappe l'intro, teste la 1ère scène, vite fait. Le bizarre, le presque ridicule, le phrasé théâtral, le snobisme littéraire auxquels je m'attendais sont là. Plan fixe sur un acteur qui s'ennuie (!), la voix-off décrit sa routine et tous les détails de sa chambre de bonne (d'étudiant) qu'il connaît par coeur. Cependant quelque-chose dans cet inventaire à la Prévert accroche mon attention, l'impression que le dispositif vise plus l'honnêteté que la prétention (voix de femme qui semble s'attendrir sur l'ennui du jeune homme). Je donne donc une chance à l'exercice de style.

C'est l'histoire d'un étudiant de 25 ans, qui va à reculons à son examen de sociologie à la fac. Sans conviction. C'est le dernier examen qu'il passe, il arrête non seulement la fac (il "n'aura jamais sa licence") (Pérec lui avait entamé des études d'histoire), mais il arrête aussi les amis, auxquels il ne répond plus (sans aucune raison apparente), les sorties, toute vie sociale, il se cloître dans sa chambre de bonne, survivant sans travailler sur sa bourse d'étudiant, et commence une vie d'errance dans Paris.

Pérec a le goût du détail, les balades dans Paris foisonnent de petites observations du poète qui aime se perdre et apprendre à regarder. Mais au fur et à mesure que ça dure, les balades perdent tout intérêt. "Tu te vêts et t'en vas", "comme un arbre, comme une huître, comme un rat". Le film n'est clairement pas un gros budget, mais avec un dispositif assez simple, Pérec et Bernard Queysanne arrivent à construire un récit d'impasse dont l'intensité, entêtante, fait penser à la violence sourde d'un Requiem for a Dream. L'observateur patient qu'on suivait depuis le début dans ses balades parisiennes se perd à mesure qu'il se détache de son objet : la vie des autres, et la sienne, devenu lui-même objet, mais de personne, "comme un rat de laboratoire qu'un chercheur aurait oublié dans son labyrinthe".

Mais loin d'être un film d'horreur, c'est un film de lutte, d'apprentissage, une sorte de lettre au jeune poète sur les dangers du repli, de l'érémitisme. "L'indifférence n'apprend rien. Ton refus ne sert à rien." Et à propos de sa vie sociale d'étudiant sur laquelle il a tiré un trait, la voix-off s'inquiète, "Ces rires idiots, quand les retrouveras-tu?".

Bref, une grosse surprise pour moi, grand film sur la solitude, dont la voix-off exclusive rappelle le Angst de Gerald Kargl (1983), plus violent que les films de Sofia Coppola sur l'ennui auxquels on pourrait aussi penser. On en sort avec une violente envie de briser la routine, briser la glace avec ses semblables qu'on côtoie trop souvent sans leur parler, une envie de crever l'écran. Avis au jeunes poètes, ce film s'adresse à vous.

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