La reprise

Avis sur Un merveilleux dimanche

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Le dimanche déverse dans les rues de Tokyo une foule compacte qui emporte avec elle les amants à la dérive. Dans le vacarme et l’agitation de la journée se retrouvent comme chaque semaine au même endroit deux êtres portés par la même volonté de passer un bon moment ensemble. L’occasion particulière – le dimanche – provoque la rencontre et pose un impératif : il faut passer une bonne journée. Leur retrouvaille met en branle une action associée à un mouvement temporel limité. Toute modification de ce mouvement entraîne un réajustement des éléments qui le composent.

La confrontation comme dépassement de soi

Autrement dit, une période d’adaptation est nécessaire pour recréer l’intimité du couple et basculer de l’espace public à la sphère privée. Une distance physique sépare les corps en plusieurs plans au début du film ; au mouvement horizontal de la foule vient se superposer la verticalité du couple renforcée par une profondeur visuelle dans le champ. Cette privatisation progressive de l’autre passe par la construction d’un parcours en plusieurs étapes. L’homme et la femme vont déployer un ensemble de techniques pour emporter l’adhésion de l’autre tout en conservant leur nature propre – car ce sont bien deux caractères qui se rencontrent au milieu de la foule. Il s’agit avant tout de lutter contre la violence physique et verbale du matérialisme ambiant qui relègue l’espoir et les projets futurs à la réalité immédiate. Le couple joue avec ces contraintes en identifiant de façon instinctive les traces d’une potentialité ; des espaces de liberté apparaissent alors dans le paysage urbain. Chaque nouveau cycle commence par combattre l’environnement immédiat avant d’attaquer l’essence du couple pour en dégager les forces vitales. Mais l’équilibre est précaire et jusqu’au bout la tension est palpable – notamment avec la scène très forte où la femme se tourne vers le spectateur dans un appel à l’aide désespéré.

La distorsion de l’espace

C’est par une construction asymétrique que le film évolue d’un réalisme social classique à un réalisme magique inhabituel. Erigé au rang de chose sacrée, le temps de la journée s’actualise dans une réalité parallèle. L’enjeu étant de projeter le couple vers le futur en le rattachant au temps présent. L’espace se réduit devant la fragilité du temps ; une contradiction spatio-temporelle se fait jour pour permettre au couple d’exister. Le mouvement de cette distorsion prend la forme d’un accordéon qui rétrécit et étend tour à tour le temps. Il en est de même pour l’espace qui se replie vers l’intérieur avant de se redéployer en de nombreuses occasions. Ces mouvements spatio-temporels permettent à Kurosawa de condenser en une durée à la fois très courte et très longue (deux heures de film pour une après-midi entière) les étapes des la maturité de la vie amoureuse. C’est par la succession d’épreuves physiques et morales que la journée prend un caractère sacré et trace la route d’une pénitence qui ouvre la voie à une purification progressive. L’homme et la femme font tout pour y croire et prendre leur destin en main dans une lutte contre la fatalité.

L’actualisation dans la reprise des relations

Les nombreux obstacles placés tout au long de ce parcours constituent les jalons d’une réflexion plus large qui embrasse le sens de la relation amoureuse. Loin d’appauvrir le discours, la rationalité induite par les contraintes matérielles pose la question de la poursuite de la vie commun et de la reprise de cette relation à distance au sens où le formule Kierkegaard (1) . Il ne s’agit pas de reproduire semaine après semaine l’échec matériel de la vie sociale du couple mais d’envisager au contraire le continuum temporel de ce qui a été et de ce qui sera. Kurosawa présente ici comme Kierkegaard la répétition comme la forme sublimée d’une exigence d’aller au bout des choses et de permettre à l’individu au sein du couple de devenir à la fois l’un et le multiple. De cette contradiction apparente naît la magie du film. Car la journée qui se déroule de façon de plus en plus lente est à la fois la même que tous les dimanches passés et une autre. La dimension géniale de cette catégorie paradoxale se manifeste dans le dépassement des frustrations qui débouche sur une chose nouvelle : la conscience partagée de cette potentialité collective. Il n’est pas question de cultiver une illusion mais bien de vivre de façon dynamique dans un passage temporel où le passé, le présent et le futur se situent à un même niveau. Une première tentative échoue avec l’arrivée impromptue de personnes étrangères lors de la scène du café en extérieur. L’issue du deuxième essai lors de la scène de l’orchestre apparaît elle aussi compromise mais la grâce finit par se manifester. Le couple peut naître de nouveau et entamer sa réconciliation. Ce changement s’observe dans le détail final du mégot de cigarette que l’homme refuse comme au début du film de prendre. Mais cette fois les raisons ne sont plus les mêmes.

(1) Soren Kierkegaard, La reprise

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