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Un revenant

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Sorti en 1946, Un revenant s'inspire d'un fait divers, l'affaire Gillet, qui a bel et bien eu lieu en 1922 à Lyon. L'affaire en partie étouffée (un crime passionnel maquillé en accident), la ville a décidé de vite oublier cette histoire d'homicide car il impliquait une éminente famille de la bourgeoisie locale ; autant dire que les Lyonnais n'ont certainement pas vu d'un bon oeil qu'on vienne réaliser sur les lieux même où s'était déroulé le crime, un film évoquant largement l'affaire Gillet.

Un revenant est ainsi un film sur Lyon, comme le sera tout autant, presque 30 ans plus tard, l'horloger de Saint-Paul et plus loin encore, une partie du livre d'Alexis Jenni (prix Goncourt 2011) "L'art français de la guerre". Aidé par la plume acide d'Henri Jeanson, dialoguiste ici au meilleur de sa forme et par un Jouvet, pince-sans rire et révélateur implacable des turpitudes d'autrui, Christian-Jaque fait une peinture féroce de la bourgeoisie lyonnaise : fermée, égoïste, avare, mesquine, bigote, prête à tous les coups tordus pour arriver à ses fins mais qui a un point faible, la peur du scandale. Dans Un revenant, cette bourgeoisie est symbolisée par Jérôme Nizard (Jean Brochard) et Edmond Gorin (Louis Seigner), beau-frères (le second a épousé la soeur du premier), associés dans la même entreprise de soierie ; des amis de 30 ans qui se disputent le contrôle de l'entreprise. La première scène qui les réunit nous met tout de suite au parfum avec un Nizard prêt à sacrifier son fils François (« il faut bien que les enfants servent à quelque chose » dit-il à sa tante) dans un mariage arrangé avec une riche famille pour récupérer une dot salvatrice qui lui permettra de garder ses parts et ne pas perdre la direction au profit de Gorin. Et dire qu'ils sont beaux-frères !
Le film va se focaliser sur cette famille ("une famille de cloporte" comme l'appelle la fameuse tante, jouée une Marguerite Moreno féroce de lucidité) mais c'est bien toute la bourgeoisie lyonnaise dans son ensemble que le film incrimine : dans la longue scène du spectacle (nous y reviendrons), Geneviève, la femme d'Edmond (Gaby Morlay) pointent, à travers ses jumelles, toutes les familles de notables en révélant chaque fois, par une phrase assassine, les travers, les secrets, les vices cachées derrière la façade respectable.

Cette bonne société va être mise à mal par le retour de Jean-Jacques Sauvage (Louis Jouvet donc), 20 ans après son départ de la ville, suite à une tentative de meurtre sur sa personne proférée par Jérôme Nizard (pour empêcher qu'il épouse sa soeur). Ce retour est montré dans le générique d'une manière particulière : dans un Lyon brumeux et irréel, Sauvage apparaît comme une ombre spectrale, un vrai revenant dans le sens "fantastique" du terme. Officiellement, devenu chorégraphe de renom, Sauvage est venu créer à Lyon son nouveau ballet. Mais est-ce la seule raison ? Pourquoi tourne-t-il autour des Nizard-Gorin ? Que vient-il faire ? Se venger ? Le film sait ménager le suspense, ne révélant que petit à petit les desseins véritables de Sauvage. Christian-Jaques fait preuve d'une certaine habilité dans l'exercice, a fortiori dans la longue scène du spectacle où il arrive à faire monter le tension combinant ce qu'il se déroule dans la salle (où cette fameuse bourgeoisie s'épient), sur la scène pour un ballet d'ailleurs remarquable (musique d' Arthur Honegger, création originale de Victor Gsovsky et des ballets de l'Opéra de Paris...excusez du peu !) et dans les coulisses, notamment au-dessus de la scène avec un François Nizard (François Périer) prêt à se suicider suite à un chagrin d'amour. Habile également Christian-Jaque, quand il s'agit d'évoquer le fameux fait divers d'il y a 20 ans, celui qui a blessé Sauvage et l'a obligé ensuite de partir. Le réalisateur propose une variante à l'habituel flash-back : à Nizard, sur les lieux mêmes du crime, Sauvage raconte ce qu'il s'est passé (montrant qu'il n'est pas dupe) : le regard suit le parcours de Sauvage dans la maison, les portes s'ouvrent, la scène s'anime, sans qu'aucun personnage ne soit visibles. Ils sont comme des fantômes dans un décor ; tout se fait par la force de l'imagination, permettant au passage - et c'est bien commode - d'éviter de montrer un Jouvet, un Brochard, une Morlay jeunes, ce qui en terme de crédibilité est toujours délicat.

Dans Un Revenant, faisant écho à son métier, Sauvage est maître du jeu et joue avec tous les personnages, comme il dirige ses danseurs. A la puissance de l'argent, il oppose la puissance des sentiments ; l'arme qu'il choisit pour se venger, c'est bien l'amour : il fait tomber amoureux François d'une de ses danseuses (Ludmila Tcherina, véritable danseuse étoile, ici dans son premier film) ; un amour qu'il sait voué à l'échec dès le début et qui engendrera le fameux scandale tant redouté ! Dès le début, doté d'un sixième sens, Sauvage comprend d'ailleurs qui est François : par un mouvement en caméra subjective, le regard de Sauvage parcourt la chambre du fils et, égrenant chaque élément du décor, en dresse le portrait (gai, désordonné, passionné, encore enfantin, généreux). Le plan se termine par un verdict sans appel (François est l'exact contraire de son père) et par le visage de Sauvage dans le miroir (rappelez-vous, nous sommes bien en caméra subjective), preuve que François est par son tempérament proche de Sauvage...plus exactement du Sauvage, tel qu'il devait être à son âge. Il sait aussi que François est homme à se suicider par amour, le surnommant d'emblée Werther, en référence au héros romantique de Goethe.

Mais le plus intéressant du film est à chercher dans la relation de Sauvage avec Geneviève ; son amour de jeunesse qui lui a été volé parce qu'il n'était pas assez digne de l'épouser (suivant les critères de la bourgeoisie lyonnaise sans doute). Elle aussi est pour lui, une revenante ; un terme d'autant plus vrai que Gorin, pris de cours au début du film et même effrayé, a dit à Sauvage que Geneviève était morte. Quand il la voit la première fois, elle est donc "techniquement" une revenante. Sauvage réactive cet amour (avec une Geneviève qui a fait un mariage de raison avec Gorin, ce n'est pas bien difficile), lui propose de quitter son mari par une lettre de rupture (dicté par Sauvage...c'est important) et un départ en train de ce Lyon si mortifère. Jusqu'à la fin, on ne sait pas si les intentions de Sauvage sont sincères ou s'il joue avec elle. Un sentiment de trouble d'autant plus vrai qu'à la formule de Geneviève "j'ai l'impression de rêver", Sauvage rétorque : "et moi de sortir d'un cauchemar". Et l'homme de conclure : "cela va être dur de se retrouver". La chute n'en est que plus belle et plus émouvante.

La fin d'un Revenant peut être perçue comme une variante pervertie de Casablanca : un quai de gare, de la fumée et deux amants qui se quittent. Sauvage n'avait pas l'intention de partir avec Geneviève : blessé par son premier départ de la ville, vingt ans plus tôt, seul, abandonné, sans même un mot de Geneviève, il se crée une seconde version de départ, cette fois idéale, avec une Geneviève présente, amoureuse et une belle lettre de rupture (à la base adressée à Gorin mais qui finalement lui était destinée). Il réécrit l'histoire comme elle aurait dû se passer, offrant comme dernier cadeau à Geneviève, un beau souvenir. Sauvage part (finalement avec François qu'il sauve de l'influence délétère de sa famille et va prendre sous son aile), laissant Geneviève hagarde sur le quai - une Gaby Morlay qu'on aura rarement vu aussi émouvante - dernière image du désespoir et d'un destin gâché.

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