Apprendre, dit-il...

Avis sur Une année polaire

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Dès son premier long-métrage, « L’Apprenti » (2008), Samuel Collardey manifestait son intérêt pour la transmission, non pas envisagée sur le plan de son contenu, mais plutôt autour du lien humain, riche et subtil, qu’elle établit, lien qui est nourri de presque autant de non-dits que de dits... À la différence d’un Laurent Cantet, la même année, avec « Entre les murs », Collardey ne portait pas son regard sur le plein cœur de l’institution, mais sur sa périphérie, en accompagnant un jeune apprenti, Matthieu Bulle, durant sa première année d’apprentissage chez un agriculteur. Le point de vue approché dans ce documentaire était alors principalement celui de l’adolescent.

Dix ans plus tard, après une fiction, superbe, « Comme un lion » (2013) et un film à mi-chemin entre documentaire et fiction, « Tempête » (2016), touchant mais non exempt de quelques maladresses, le réalisateur reprend le principe, utilisé en 2016, de faire revivre à des personnages du quotidien ce qu’ils ont antérieurement traversé. Jouant sur la paronymie entre « année scolaire » et « année polaire », il retrouve le chemin de l’école, mais toujours sur ses marges, en invitant un jeune instituteur danois à marcher de nouveau dans ses propres pas, qui l’ont conduit, pour son premier poste, à demander à être envoyé dans un village inuit de quatre-vingts âmes.

Cette fois, c’est donc le point de vue de l’enseignant qui est adopté. Avant son départ vers la colonie danoise du Groenland, le scénario avance à grandes enjambées, avec maîtrise et efficacité : la scène d’ouverture pour l’entretien pédagogique qui catapultera l’enseignant dans le grand Nord, avec la consigne expresse de ne surtout pas apprendre la langue des locaux, le groenlandais, et de tenir son rôle d’ambassadeur du danois... Une scène visant à exposer les réticences paternelles à voir ainsi l’unique héritier fuir la reprise de la ferme familiale qui scellait auparavant son destin. Une brève scène d’adieu aux copains, autour d’un feu de plage, au crépuscule...

Et la caméra, somptueuse, survole les paysages tout de bleu et blanc, puis glisse sur l’eau, entourée de glace, vers le petit hameau improbable où Anders Hvidegaard va devoir dispenser son enseignement. Un premier temps scénaristique le montre, géant blond, bienveillant et maladroit, parmi les Inuits, très bruns, vifs et habiles, joueurs lorsque lui est sérieux et mettant aisément en déroute ses sages projets. Tant qu’il reste dans le rôle de celui qui vient apprendre aux autres, leur enseigner le programme qu’il s’est fixé, au plus près des instructions officielles, l’échec est massif : élèves immaîtrisables, se faufilant d’une langue à l’autre et l’arrosant généreusement d’insultes dans celle que lui ne possède pas ; adultes défiants, et trouvant peu d’intérêt à un savoir qui ne servira de rien aux futurs hommes, quand les journées de chasse et de pêche, sur les traîneaux des grands, sont si utiles et formatrices... Les scènes, essentiellement intérieures, restituent les efforts stériles de l’instituteur et aboutissent au reproche qui est enfin explicité, même s’il n’est d’abord pas compris par lui, du fait de la langue : il regarde de haut les habitants, de son « regard de Danois », tout comme dans l’image initiale du film, qui montrait une vue aérienne de la côte groenlandaise, sur l’affiche qui ornait le bureau de la très respectable pédagogue en chef.

Il faudra une plongée, un découragement, pour que le Danois revoie ses méthodes et se déleste des avisés préceptes de ses supérieurs. D’apprenant-enseignant, actif, il devient alors apprenant-réceptif, passif ; encore qu’il faudrait revoir cette notion de passivité attachée à la réception, puisque l’acte de recevoir suppose en réalité un mouvement vers l’autre qui est tout sauf passif...

Le film devient dès lors comme enchanté : l’espace s’ouvre, les cours se dispensent dehors, au contact de la neige et en vue des montagnes qui barrent l’horizon ; l’instituteur apprend : la langue, à faire du traîneau, à dépecer un phoque, à partir à la découverte de la faune, à s’aventurer plusieurs jours consécutifs loin du village... Les paysages, d’une beauté à couper le souffle, envahissent l’écran, bleus et blancs sous la clarté diurne, d’un or doux au soleil couchant, nappés de vert émeraude sous les aurores boréales... Samuel Collardey, également chef opérateur, en plus d’être co-scénariste, fait des merveilles...

Un lien humain particulier sous-tend cette belle histoire d’intégration et presque d’adoption : celui qui rapproche Anders et l’un de ses petits élèves, Asser Boassen, auprès duquel la mort de son grand-père laisse une place vide, vacante, presque un rôle de père, rôle dans lequel l’instituteur - faisant fi de toute injonction de saine distance dans le lien pédagogique - va se glisser presque naturellement.

Quelques lignes à l’écran, avant le générique de fin, nous apprennent qu’Anders, initialement parti pour une seule année scolaire, se trouve, à l’heure actuelle, toujours en poste dans ce petit village, où les morts hivernaux bénéficient de deux cérémonies funèbres, puisqu’un réceptacle provisoire, hors-sol, les recueille jusqu’à ce que la terre puisse à son tour les recevoir, le printemps venu. Anders Hvidegaard
a ainsi durablement troqué la blancheur incluse dans son patronyme (Hvidegaard signifie « la ferme blanche », celle qui est dans sa famille depuis huit générations, d’où la pression initiale...) pour la blancheur infinie de ces espaces polaires que rien ne vient souiller pendant plusieurs mois de l’année, puisque tout n’y est alors qu’eau et neige.

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