Les nuits blanches de l'instituteur...

Avis sur Une année polaire

Avatar Fritz Langueur
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Depuis quelques temps, le documentaire évolue. Certains réalisateurs préférant sublimer la fiction par le réalisme, choisissent un thème qui se fond en un récit, ébauchent la colonne dorsale du film qu'ils tournent factuellement avec des personnes concernées de près ou de loin par le sujet. L'effet miroir est ainsi performé et plus saisissant, le levier émotionnel décuplé. Trois exemples récents partent de ce principe, "Brothers of the night" de Patrick Chiha, "Finding Phong" de Phuong Thao Tran et Swann Dubus-Mallet ou récemment "Les destinées d'Asher" de Matan Yair.

Samuel Collardey, pour son 4ème long-métrage décide d'affronter les frimas et températures extrêmes polaires du Groenland pour apporter un point de vue neutre sur l'arrivée d'un jeune et novice instituteur danois dans une petite communauté Inuit de 80 âmes. Jusque là, on se dit qu'Arte ou encore la 5, ont plus ou moins déjà abordé ce genre de situation. Mais la vision de Collardey, qui reprend l'un de ses thèmes de prédilection (le déracinement) se veut plus élargie, écornant également le joug administratif imposé par le Danemark (pays pourtant salué comme exemplaire à tout niveau !), la transmission, le respect de l'autre et bien sur la protection d'un territoire qui est actuellement en grand danger.

Le Groenland semble captiver les français, on se souvient l'année passée du désopilant et plaisant film "Le voyage au Groenland" de Sébastien Betbeder où il était aussi question de paternité et de cette volonté de découvrir des horizons nouveaux, mais là nous étions totalement dans le domaine de la fiction.

Collardey lui s'interroge et choisit l'immersion, posant sur le monde un œil vigilant et attentif. A l'image de Sanders, véritable philistin de la vie, qui fuit la ferme familiale pour se remettre en question, lui et son avenir et explorer ses limites. Et ce n'est pas pour rien qu'il choisit pour ce remplacement Tiniteqilaaq comme point d'ancrage plutôt que Nuuk, la capitale. Loin d'imaginer
toutefois à quel point cela lui sera difficile, tout autant que la vie l'est dans ce hameau où la population se trouve en grave précarité (19 emploi pour 80 habitants). En même temps qu'il s'ouvrira "au monde" (son visage s'apaise de scène en scène), il en comprendra sa mécanique, provoquant son empathie pour les habitants et son besoin d'être utile. Son comportement colonial hautain du début fondera comme banquise au soleil et à son tour il tentera de transmettre l'utile après avoir reçu beaucoup en essayant de faire la part des choses. Dans ce sens le personnage du gamin Asser est tout emblématique de la situation du village. Il vit chez les grands-parents. La plupart des jeunes adultes étant des "exclus" à cause du chômage, de l'alcoolisme... il n'est pas rare que les enfants ne vivent plus dans leur foyer. Chez eux la tradition (langue, mode de vie, chasse...) perdure. Asser de par l'instruction qu'il recevra partira à la ville, malgré cela s'il décide par la suite de revenir dans son village, il aura peu de chance de trouver un emploi "classique", et ne pourra pas non plus être chasseur puisque personne ne l'aura formé. C'est donc un univers qui peu à peu va s'éteindre artificiellement (indépendamment des causes du réchauffement climatique). Cercle polaire vicieux !

Et c'est aussi pour cela que le réalisateur tient son film à bout de caméra, qu'il mêle réalité et fiction. Le récit "arrangé" permet d'accentuer quelques points mis en situation par les personnes qui les vivent ou subissent. Alors... à l'écran... un regard vague empli de tristesse, des rires d'enfants aussi espiègles qu'ils soient, les coups de gueule, les coups de mains, l'émerveillement face à l'aurore boréale ou aux feux d'artifice, les délices d'un ragout de phoque, les paysages uniques, l'étreinte d'un chien de traineau... ne sont plus seulement du cinéma, mais la vraie vie, et pour certains la belle vie. Celle qui fait que Samuel Collardey et son équipe soient tombés amoureux de ce pays si magnifiquement filmé, ou qui fait qu'Anders fera dans cette école, plus d'une année scolaire.

Car aussi "moribonde" qu'elle soit, cette micro société dispose encore de bien des charmes pour ceux qui aiment la vie simple, authentique et rude dans ce qu'elle a de difficile ou cocasse, précieuse dans les rapports humains, essentielle pour mieux se connaître.

Cette fiction-docu est une perle rare, donc fragile et de valeur. On pourrait lui reprocher de n'y voir qu'une partie ciblée de la population (une scène avec les parents d'Asser ou avec les familles "actives" manquent notamment), de ne pas évoquer la modernité (le numérique ente autre car la village est équipé), tout comme on pourrait louer la pudeur des scénaristes de ne pas "mettre en évidence" les ravages de l'alcoolisme. C'est sans doute pourquoi nous ne sommes pas dans un documentaire pur et dur, Collardey tient à nous laisser une part de rêves... Ce qu'il réussit très bien ma foi !

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