Comme par désenchantement

Avis sur Une certaine rencontre

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De Robert Mulligan, on connaît surtout ses films se rapportant à l'enfance ou à l'adolescence, comme To Kill a Mockingbird ou Summer of '42, dans lesquels il portait aussi bien un regard compatissant sur l'humain que critique sur la société. Si Love with the Proper Stranger diffère un peu du fait de l'âge des protagonistes, on retrouve toujours cette volonté opiniâtre de confronter l'innocence avec la réalité, l'idéal béat avec une vérité bien plus crue. C'est exactement ce dont il est question ici puisque la survenue d'une grossesse inopinée, suite à une aventure d'un soir, oblige un couple de jeunes gens et leur famille à oublier quelque peu leurs beaux idéaux et leurs principes moraux, leur envie de prince charmant et de conte de fées, leur souhait d'être des Américains bien comme il faut et surtout socialement intégrés. La réalité qui se profile s'annonce bien plus rude et se nomme désillusion : mariage arrangé, avortement illégal, excommunication...

Pour évoquer ces thématiques osées et surtout éviter la censure, Mulligan opte pour les pourtours innocents de la comédie romantique, en prenant soin d'épouser tous ses codes et d'exhiber ses clichés. Tout du moins pendant un temps, car il a pour idée de les retourner afin de mieux s'en défaire ! Le principe est simple, plutôt que de nous conter une romance classique, qui évolue de la rencontre amoureuse jusqu'au mariage conventionnel, il prend le parti d'une romance évoluant à rebours, où la grossesse arrive avant la naissance des sentiments, où la désillusion amère précède l'illusion d'un bonheur sucré... En s'attelant à faire perdurer une présupposée histoire sans lendemain, Mulligan ouvre la porte à une romance nouvelle, moderne diront certains, faisant presque du Nouvel Hollywood avant l'heure, où l'on repousse les préjugés comme les clichés, et où l'on ne cherche pas à se conformer à la norme, mais plutôt à s'en affranchir. Ainsi, sous ses dehors de film un peu trop sage, Love with the Proper Stranger se fait le subtil relais des préoccupations d'une jeunesse qui brûle d'un ardent désir d'émancipation.

Une émancipation que Mulligan suggère en premier lieu en faisant évoluer sa comédie romantique hors des sentiers balisés. Ainsi, en faisant débuter sa romance là où les histoires d'amour échouent, il nous indique en substance qu'il s’intéressa moins aux turpitudes du cœur qu'aux raisons sociales qui tuent l'amour dans l'œuf. Qu'importe le ressenti de cette femme, son fœtus n'a pas d'histoire, il n'aura donc pas d'avenir. Ici, l'avortement est donc perçu comme une situation non choisie et toujours imposée : elle s'impose comme situation de départ au spectateur qui ne peut que subir, elle est imposée par Angie à Rocky qui ne peut rien dire, et on devine aisément qu'elle a dû être imposée à Angie par la société et la famille...

La grande réussite de Mulligan sera de traduire cet état de fait assez finement, en privilégiant la suggestion aux discours explicatifs. Ainsi, il laisse se perdre ses personnages dans des décors qui symbolisent parfaitement l'impasse sociale  : le milieu urbain se limite à un dédale de ruelles dont l'horizon est obstrué par les immeubles ; les couloirs ou corridors sont longs à n'en plus finir ; les lieux de vie sont truffés de grilles ou de rideaux qui renforcent l'impression de captivité...

Ensuite, il fait de la famille d'Angie, originaire d'Italie, une sorte de représentation fantasmée de la société US, avec une croyance en Dieu, au rêve américain ou au puritanisme traditionnel, totalement irrationnel. Élevée au sein de cette micro-société, Angie est réduite à l'état de singe savant que l'on dresse pour un numéro : ses relations avec l'extérieur sont filtrées, ses rencontres amoureuses sont mises en scène par la famille, sa pensée est modelée par les mièvreries issues d'un poste radio qu'il faut écouter religieusement.

Seulement, mener une existence purement conventionnelle, c'est s'attendre à un amour ou un bonheur lui aussi conventionnel. Si ça existe au cinéma, c'est rarement le cas dans la réalité. Croire le contraire, c'est bien souvent s'exposer aux désillusions, aux rêves déçus. C'est ce que nous fait comprendre Mulligan en transformant le possible bonheur d'Angie (porter un enfant) en cauchemar éveillé, en la faisant traverser des lieux sordides avant d'arriver devant la faiseuse d'anges.

Une seule solution, préconise Mulligan, il faut fuir. Fuir le carcan doucereux du mélodrame hollywoodien, tout comme il faut fuir cet environnement familial toxique, comme l'indique cette remarquable séquence de fuite à travers les rues de la ville. Ils ne sont pas encore amoureux, ils le deviennent seulement après s'être affranchi de l'emprise du milieu : en réalisant leur propre choix, garder ou non l'enfant, ils posent la première pierre de leurs relations à deux. La fuite, dès lors, devient inutile car ils sont libres, comme le montre avec élégance cette séquence en taxi où leur amour brille sous les néons de la ville.

Seulement, si l'idée de la romance à rebours offre à Mulligan de nouvelles perspectives artistiques, elle constitue également un piège dans lequel, malheureusement, il va tomber. En effet, progressivement, le récit va quitter l'univers dramatique pour finir par emprunter les chemins balisés du film conventionnel, donnant ainsi à l'épilogue une tiédeur quelque peu décevante. Plutôt que son happy-end, on retiendra de Love with the Proper Stranger sa capacité à surprendre et à se jouer des codes, repoussant en hors-champ sexualité et beau discours, afin de faire la part belle au silence et aux regards, à la complicité muette qui unit Natalie Wood à Steve McQueen, renouvelant ainsi joliment la romance sur grand écran.

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