La maison sans racines (titre emprunté à Andrée Chedid)

Avis sur Une famille syrienne

Avatar Thekla
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J’ai parfois l’impression, de critique en critique, de remettre mon ouvrage sur le même métier, encore et encore, telle une Pénélope – mais je perds patience…
Extérieurement, je suis une femme occidentale d’éducation chrétienne ayant toujours vécu dans un pays en paix (relative). Mais je suis aussi cette femme de la cuisine, cette femme de la salle de bains qui se coiffe devant le miroir, qui change de robe, qui se réfugie dans les détails du quotidien, qui fait ce qu’elle peut, de toute sa force et de toute sa faiblesse, une femme du feu et de l’eau, comme toutes les femmes… Et intérieurement je peux être Oum Yazan, qui s’allonge sur la table car la nuit, seule dans son lit le téléphone à la main, elle ne dort pas - ces deux scènes en écho m’ont fait venir les larmes.
Notre difficulté voire notre incapacité à appréhender la mentalité, la façon d’être des hommes et des femmes du Moyen-Orient, font que nous sommes certes semblables en tant qu’êtres humains, mais autres, différents, étranges et étrangers.
Prompts à juger, à proposer des solutions depuis notre confortable point de vue (derrière l’écran, quel est le regard qualifiable de « voyeurisme malsain »), ignorants que nous sommes tant que nous n’aurons pas vécu dans notre chair la peur, et l’impuissance, la paralysie de l’action quand chaque option est par avance un mauvais choix. Que pouvons-nous prétendre préconiser ; tort ou raison, en temps de guerre et d’absurdité, il s’agit plutôt de roulette russe, de chance, de hasard (pourquoi le sniper n’a-t-il pas tiré ? pourquoi l’affreux duo est-il reparti ?). Se taire est-il plus cruel que dire, quand on est soi-même en proie au doute ?
Il n’y a pas de honte à avoir après ce viol, ce sacrifice contraint et consenti pour préserver les plus jeunes filles, lesquelles culpabiliseront, et la confrontation des mères, entre reproche, colère et douleur, vire de suite au pardon et à la solidarité (j’ai vu une figure mariale en Halima vêtue d’un blanc faussement virginal sous la couverture bleue…).
Chaque matin le soleil s’obstine à se lever sur un monde où l’Homme reste un loup pour l’Homme, ne désespérant pas d’éclairer notre humanité, à l’ouest, au pays de la fraternité mal appliquée et des lumières qui ne réchauffent guère les cœurs - quand bien même une tasse ou une boîte de mouchoirs pourraient décorer un appartement français, ou que les Droits de l’Homme sont censés garantir tout ce qui se trouve là mis à mal, mis en péril.
Comme cette famille composée s’obstine à demeurer, dans une résistance pas si passive, et refuse que la poussière de la barbarie recouvre les livres de la civilisation (le patriarche assis face à sa bibliothèque m’a aussi profondément émue – une photo très semblable était parue dans la presse au début de cet innommable conflit).
Car qui voudrait d’une maison sans racines ?

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