Vivre en circuit fermé

Avis sur Une femme douce

Avatar Eowyn Cwper
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Une maison isolée, une femme seule. Le bus la conduit en ville à travers une foule distante, inexpressive, dont l'existence vaut moins à ses yeux que celle de son chien. Cette femme sans nom fait partie d'un pays immense mais adolescent, et sa vie sans passé ni avenir est un dégât collatéral, comme tant d'autres, qui a fait suite à la génération soviétique. "Vous avez niqué le pays", leur dit-on avec une amerture qui traduit toute la frustration de vivre dans une nation en circuit fermé, xénophobe, ne pouvant être rassurée sur son sort que par la propagande.

Voici le paysage que Loznitsa dépeint sans espoir, flirtant avec un absurde rendu volontairement inefficace afin d'éprouver les limites du système. Son art ne s'en libère pas, il se les impose : voilà comment il croque une Russie anxiogène dans un opus beaucoup plus abouti que certaines de ses créations précédentes, où son choix de lenteur avait des airs de jérémiade. Ici, elle a toute sa place, car c'est un pays qui s'ennuie, où l'on peut passer cinq ans en prison "sans savoir pourquoi" et où l'administration est un cauchemar - non par imperfection mais parce qu'on a rarement mieux à faire que de contraindre les autres ou de se surpasser pour arriver à ses fins.

Après avoir visionné Krotkaya, on ne peut qu'espérer que le film n'est pas littéral, et se battre avec la conviction horrible que chaque scène prise seule l'était bel et bien. Impossible de sortir du film avec le moindre espoir de changement pour le pays - impossible aussi, dès lors, de ne pas s'émouvoir devant les bribes de compassion spartiates qu'il contient, ou de ne pas voir de la douceur dans la passivité de son personnage, dont la logique nous dit qu'elle devrait être horripilante. Or non : Loznitsa nous manipule magnifiquement dans sa propre idée de la propagande artistique, ce grâce à un scénario sans pédagogie qui sera souvent incompris même par ceux qui ne le rejetteront pas. C'est une superbe ode absurde à un pays qui s'asphyxie.

Quantième Art

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