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Avis sur Une femme sous influence

Avatar Kaputt
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Vous est-il déjà arrivé d'éprouver, après une situation particulièrement tendue, comme par exemple une dispute avec des personnes qui vous sont chères, cet étrange sentiment d'apaisement qui peut parfois poindre ? Ce relâchement qui vous traverse comme un flux vital soudain, dès que l'on comprend que la tempête est définitivement passée ?
J'ai éprouvé cette sensation face au film de Cassavetes, le résultat de deux heures et demie d'incursion dans un couple de la classe ouvrière de l'Amérique des années soixante-dix. Je ne pensais jamais ressentir cette émotion de manière artificielle.

Lorsqu'on survole la fiche Senscritique du film de Cassavetes, on peut remarquer une chose étonnante. A lire les critiques et autres listes dans lequel le film trouve une place, "Une femme sous influence" devient selon les points de vue un film sur la folie, la dépression, la maniaco-dépression, l'hystérie, la bipolarité, la névrose, l'alcoolisme, la vie de couple, le milieu ouvrier, ou encore la condition de la femme moderne. L’œuvre laisse donc une grande liberté au spectateur, chacun peut y voir ce qu'il a envie de voir. La simplicité de son propos masque l'infinie complexité de la condition humaine. La folie est en ce sens le point d'insertion idéal à une telle problématique.

Qu'est-ce qui nous dérange, au fond, dans le spectacle de la folie ? Est-ce cette inquiétante étrangeté qui peut nous saisir, lorsque les limites de notre normalité sont secouées ?
Georges Canguilhem, dans son essai "le Normal et le Pathologique", déconstruit cette opposition :
« L’état sain, plus encore que l’état normal, c’est l’état qui peut admettre le passage à de nouvelles normes. L’homme est sain pour autant qu’il est normatif relativement aux fluctuations de son milieu [...] Au contraire, l’état pathologique traduit la réduction des normes de vie tolérées par le sujet. »
 
Il est vrai que les normes, Mabel ne les connaît pas. Son corps lui échappe, les gestes et les bruits étranges s'adjoignent d'idées tout aussi immotivées. Son langage est bien trop étranger pour nous. Il est même étranger à elle-même, comme lorsqu'elle tente de trouver cinq points à affirmer.
Face à une telle altérité, la seule solution pour diminuer l'inconfort semble être de soustraire l'élément perturbateur du regard des autres. Quelque soit la position que nous adoptons face à la folie, nous sommes dans l'erreur. Personne n'est épargné. Son mari, Nick, joué par un Peter Falk éblouissant, représente le désarroi à merveille. "Je t'aime" dit-il à sa femme. "Je vais finir par te tuer" ajoute-il quelques secondes plus tard.  Nous sommes bien prompts à juger de la folie des autres, sans remarquer celle qui nous guette à chaque instant. "C'est moi qui commande ici" évoque-t-il encore, nouvel aveu d'impuissance face à ce qui ne peut se cadrer. Personne n'est à l'abri de Mabel, sa simple présence irradie toute forme de bienséance. Certes la performance de Gena Rowlands est indescriptible, on ne cessera jamais de le répéter. Mais que dire des performances des enfants ? de la belle-mère de Mabel ? Du père qui ne comprend pas les injonctions de sa fille ? Des ouvriers qui ne savent pas où se placer ? On dit que c'est dans les moments difficiles que le vrai visage de chacun se révèle. On dit aussi que les moments de crise sont charniers dans notre existence. En d'autres termes, le film de Cassavetes ne se préoccupera que de ce qui est important. Et ce sera une tension permanente qui électrifiera chaque instant. Comme sur le fil du rasoir, chaque détail semble méticuleusement réfléchi. Un haussement de sourcils ou un silence peuvent radicalement changer une atmosphère.

Pourtant, le film ne se donnera de grands airs à aucun moment. Une tragédie individuelle ne peut avoir des prétentions d'universalité. Le film de Cassavetes met les spectateurs dans l'embarras, tant il semble directement viser l'implication de chacun.

Canguilhem dit que "la maladie de l’homme normal, c’est l’apparition d’une faille dans sa confiance biologique en lui-même". Cette faille dans la confiance que nous accordons à notre propre image, Cassavetes lui a donné ses lettres de noblesse. Il lui octroie le sérieux qu'elle mérite. Il laisse de côté la pseudo-dénonciation sociale pour entrer dans l'émotion pure, celle qui ne se fond pas dans le sens.

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