Une fille facile - Chassez le naturel...

Avis sur Une fille facile

Avatar Valentine Guégan
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La force d’Une fille facile, le nouveau film de Rebecca Zlotowski, est de ne pas s’en être tenu à une relecture féministe de la figure controversée de Zahia, et d’avoir placé le propos, au moyen d’un scénario extrêmement maîtrisé, sur un terrain bien plus philosophique. Le film s’intéresse à la figure de Sofia (Zahia), une jeune fille désinvolte, séductrice, à la recherche du plaisir de l’instant, qui vient passer l’été chez sa cousine, Naïma, adolescente peu confiante, à l’esprit tourmenté, lequel se trouve très vite révolutionné par la venue de Sofia et sa philosophie de vie hédoniste.
A la place d’un personnage revendicatif, bataillant, qui est souvent l’attribut de la figure féministe, Sofia est la docilité-même, l’abnégation absolue, elle ne vit que pour se soumettre au désir et au bonheur des autres. Mais le film pose la question: est-ce là une figure de femme faible? Le désinvestissement de Sofia envers le monde, sa façon d’accepter son sort, même lorsqu’il est injuste, de se complaire aux stéréotypes de la féminité pour séduire les hommes riches et vivre à leurs dépens, sans chercher à n’en rien retenir, lui donne en réalité une forte emprise sur le monde. Tout en se soumettant aux autres, Sofia gagne toujours pas l’esprit, en incarnant un détachement absolu, résolument stoïcien, qui déconcerte tous ceux qu’elle croise. Ainsi, dans une scène très justement écrite où Sofia et Naïma, ayant noué une relation avec deux millionnaires en vacances sur leur yacht, se retrouvent à déjeuner chez la riche et belle Calypso. Calypso, méprisante bourgeoise, croit pouvoir tendre un piège à Sofia, qu’elle suppose ignorante et vulnérable sur le plan intellectuel. Elle lui demande de nommer ses romans préférés de Marguerite Duras. Et Sofia de répondre calmement qu’avant, c’était La Douleur (la jeune fille vient de perdre sa mère), mais que maintenant, c’est plutôt l’Amant (lançant un regard complice à l’homme qu’elle accompagne). Le caractère de Sofia est concentré dans cette réponse. Ne laissant aucune place à la réflexivité, Sofia aborde la vie au plus près de ses sensations, tout doit être miroir du présent. Elle épouse absolument la philosophie du « Carpe diem » dont elle s’est tatoué la phrase sur la peau. C’est ici que Zlotowski retourne le sens du mot « facile » qui, dans l’expression « fille facile », est chargé d’une connotation négative. Sofia, en étant « facile » par principe, par morale, incarne la philosophie de vie la plus difficile, cette indifférence joyeuse que Naïma tente, tant bien que mal, d’adopter.

Elle qui, au début, envie la vie facile de sa cousine, a tôt fait de mimer ses gestes, son style vestimentaire et même le tatouage du dicton épicurien, comme si afficher la frivolité rendait frivole. Mais là où Sofia ne fait qu’un avec son corps (elle est aussi artificielle que son visage l’est par la chirurgie esthétique), Naïma ne parvient qu’à s’artificialiser extérieurement. Elle cherche dans la métamorphose de son corps l’élément transformateur de son esprit mais demeure dans une dichotomie. Car elle est constamment rattrapée par sa nature qui est d’être empathique, engagée dans le monde, affectée par ce qui l’entoure. Elle ne sait pas ne pas aimer, ne pas désapprouver, ne pas vouloir. Quand les deux millionnaires finissent par se lasser de leurs invitées, l’un d’eux trouve le prétexte d’accuser Sofia d’un vol pour la chasser comme un jouet usé. Au sein de cette situation éclate l’opposition de morales entre les deux cousines: Alors que Naïma, révoltée par l’injustice de l’accusation voudrait les affronter, Sofia part considérant que « cela ne sert à rien » et, à peine sortie du yacht, semble déjà porter son regard vers des horizons nouveaux. Dans cette scène, la réaction pleine de rage et d’indignation de Naïma rendant visible sa grandeur d’âme est tout aussi émouvante que la résignation christique dont fait preuve Sofia.

Ainsi le film n’est pas un simple éloge de la superficialité, il montre que la profondeur et la rationalité, qui définissent Naïma, sont des qualités difficiles à vivre mais qu’il ne faut pas fuir car la frivolité est douloureuse à qui la feint. En somme, il est dur d’agir à l’encontre de nous-mêmes. Naïma retiendra de Sofia ce pouvoir de l’acceptation de soi, quand elle fera face à ce qui la sépare de sa cousine, prendra ses responsabilités et s’enracinera définitivement dans le monde. Cet enracinement s’opère avec le retrait de Sofia, qui semble être appelée à s’envoler ailleurs, pour rendre d’autres gens heureux. Il y a quelque chose d’inhumain chez Sofia, quelque chose d’inaltérable, d’abstrait, de surplombant. Ne pouvant faire autrement que passer, elle trouve aux gens la force de s’aimer et de s’accepter. La parole qu’elle va prêchant est celle de la facilité d’être honnête envers soi.

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